Il arrive un moment où l’on cesse de se croire au centre. Le regard se déplace doucement, comme s’il avait trouvé sa juste distance. On comprend alors que l’on n’est pas une exception posée sur le monde, mais un battement parmi d’autres, une respiration prise dans un souffle plus vaste. Ce déplacement change tout. Il ne réduit pas l’existence ; il l’élargit.
Vivre n’est pas une aventure solitaire. C’est une condition partagée. Autour de nous, tout persiste, insiste, se relève. Les herbes poussent dans les fissures, les oiseaux recommencent leurs chants, les visages traversent les jours avec une obstination discrète. Chacun, à sa manière, cherche à durer sans écraser. Chacun tente de tenir sa place dans un tissu fragile où tout est lié.
Nous avons longtemps appris à nous penser séparés. Comme si l’humain était une île, et le reste un décor. Cette illusion autorise bien des brutalités : on prélève, on accélère, on consomme, convaincus que ce qui n’a pas de voix n’a pas de valeur. Pourtant, il suffit d’un peu d’attention pour voir que tout parle. Pas avec des mots, mais avec des rythmes, des résistances, des silences. La vie n’est pas muette ; elle est patiente.
Reconnaître cette communauté du vivant ne relève pas d’une idée abstraite. C’est une discipline quotidienne. (...)
Être vivant parmi les vivants, c’est accepter la limite sans se diminuer. C’est agir sans se croire tout-puissant. C’est prendre soin sans se placer au-dessus. Et peut-être est-ce là une forme de sagesse discrète : sentir que notre propre élan trouve son sens lorsqu’il reconnaît, autour de lui, la multitude silencieuse des élans qui cherchent, eux aussi, à résister dans le vivant.