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Marie-Claude Saliceti
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Mission Artemis-2 vers la Lune : un dangereux délire d’enfants gâtés
#Artemis2 #lune #conqueteSpatiale
Article mis en ligne le 10 avril 2026
dernière modification le 5 avril 2026

La conquête spatiale, avec Artemis-2, est avant tout une course à la puissance, pour coloniser de nouveaux territoires et exploiter des ressources. Un « délire d’adolescents tyranniques » et nombrilistes, écrit notre journaliste dans cet éditorial.

L’être humain, durant son enfance, est traversé de sentiments de toute-puissance et d’immortalité. Puis il renonce à ses fantasmes, apprend à accepter sa finitude et devient adulte. Sauf s’il travaille à la conquête spatiale. Il reste alors manifestement bloqué au stade infantile.

Le programme Artemis de la Nasa, qui vise à construire une base sur la Lune en vue de son exploitation économique, incarne à merveille cet imaginaire astrocapitaliste, dans ce qu’il a de plus irrationnel et toxique. L’agence spatiale étasunienne vient de franchir une étape clé de ce programme, avec le lancement réussi de la mission Artemis-2, dans la nuit du 1er au 2 avril, dans un enthousiasme médiatique généralisé, largement dénué d’esprit critique.

Les quatre astronautes d’Artemis-2 vont survoler la Lune, a priori dans la nuit du 6 au 7 avril, prendre au passage quelques photos de sa face cachée, puis revenir sur Terre. L’expérience emmagasinée doit préparer les prochaines missions et l’alunissage des astronautes d’Artemis-4, promis par Donald Trump pour 2028, soit cinquante-six ans après les derniers pas de l’Homme sur la Lune. (...)

Conquête et quête de puissance

Tout ça pour quoi ? Certainement pas pour la science. Celle-ci sert trop souvent de prétexte et de cache-misère à l’inutilité des vols spatiaux habités. La plupart des missions scientifiques d’exploration du cosmos sont tout aussi bien, voire mieux réalisables par des robots, à un coût infiniment moindre. C’est d’ailleurs ce que notait l’un des chercheurs interrogés par la revue scientifique Nature le 31 mars, témoignant du peu d’enthousiasme, voire du désintérêt d’une bonne partie de la communauté scientifique pour le programme Artemis.

Il convient de bien distinguer deux choses : l’exploration spatiale de la conquête spatiale. (...)

La pathologie sévère qui touche ces leaders mondiaux de premier plan est à prendre au premier degré. Le lanceur spatial Starship de Musk fut d’abord baptisé la « Big Fucking Rocket » (la « Putain de grosse fusée »). La démesure, la volonté de puissance et de conquête dépassent toutefois leurs cas personnels : elles sont le syndrome systémique du capitalisme, de son hubris qui trouve dans l’espace son lieu d’expression idéal. (...)

out le monde a bien compris qu’une croissance infinie sur une planète finie est impossible. La science montre que nous rendons la Terre inhabitable, nous dépassons déjà la plupart des limites planétaires, cela ne fait qu’empirer et pourrait même basculer très vite. Mais puisque le besoin d’accumulation croissante de capital est non négociable pour le système, écouter la science n’est pas une option.

Mieux vaut continuer comme avant et entretenir le déni de réalité. On se met alors à fabuler : à rêver de mondes infinis, de colonisation spatiale. On surexploite la Terre mais ce n’est pas si grave, on nous promet plein de planètes de rechange ! (...)

Mais la Lune n’est qu’une étape. Elle doit préparer la conquête de Mars, l’obsession d’Elon Musk. Ce dernier confiait même en février son désir de voir l’humanité « devenir une civilisation de type II sur l’échelle de Kardachev », c’est-à-dire être capable de capter toute l’énergie de son étoile. Son rival, Jeff Bezos, promet de son côté un avenir radieux fait de cités-vaisseaux cylindriques (pour simuler la gravité) contenant chacun des milliards d’humains, prêts à se disséminer dans l’espace. Ces « cylindres de O’Neill » sont un classique de la science-fiction, des romans d’Arthur C. Clarke au film Interstellar de Christopher Nolan.

Bien sûr, il s’agit de projets totalement irréalistes. Ces délires démiurgiques d’adolescents tyranniques seraient risibles s’ils ne guidaient pas le monde. (...)

Revenir sur Terre

C’est pourtant tout l’inverse. La véritable leçon que nous livre l’astronomie, c’est que la Terre est irremplaçable pour l’humanité. Pour qui écoute vraiment la science, il est clair que la priorité absolue devrait être de nous concentrer sur notre planète et la dégradation cataclysmique de la biosphère que nous provoquons.

Loin d’être une ambition à la baisse, cela suppose au contraire de mobiliser des trésors d’ingéniosité humaine. (...)


image : NASA HQ PHOTO, Public domain, via Wikimedia Commons