En Gironde, un mégaprojet d’élevage industriel de saumons sur terre suscite une controverse nationale. Mais d’où vient cette idée dystopique ? Enquête sur l’émergence d’une entreprise née grâce à un as de la finance.
Certains grands projets défient la raison. Sur la petite commune de Verdon-sur-Mer, dans l’estuaire fragile de la Gironde, la société internationale Pure Salmon veut installer une « ferme », selon ses termes. Une usine de 75 000 m², en réalité. À l’intérieur, elle compte installer des cuves et y faire grossir 10 000 tonnes de saumons — environ 2 millions de saumons chaque année selon les calculs de Reporterre. Une première mondiale à cette échelle industrielle.
Pour qu’une telle population de poissons survive sur terre, entassée entre quatre murs, il faudra prélever de l’eau neuve chaque jour dans la nappe phréatique — l’équivalent de trois piscines olympiques quotidiennes. Le traitement des eaux usées nécessitera une station d’épuration dimensionnée pour 60 000 à 100 000 habitants. L’installation consommera autant d’électricité qu’une ville moyenne. (...)
Bien-être animal, émissions de CO2, origines de l’alimentation des saumons, risque de submersion du site... Les effets néfastes, multiples, ont mis en alerte tout un éventail d’acteurs (...)
Pourtant, Pure Salmon persévère. (...)
Aux origines, un trader
La société Pure Salmon n’est pas née dans le monde de l’aquaculture. Elle a pris forme au sein d’un gestionnaire de fonds, 8F Asset Management, basé entre Singapour et Abou Dabi. Son cofondateur, président et actionnaire majoritaire égrène un CV de haut vol dans les institutions financières mondiales. Bien loin des mers et des poissons.
Un organigramme de la Deutsche Bank daté de 2014, que s’est procuré Reporterre, lève un voile sur l’univers dans lequel il a gravité. (...)
Le saumon, le nouveau pétrole
Il emporte avec lui hommes et méthodes. Christophe Lalo par exemple, ancien de la Deutsche Bank. « Il y a cinq ans, j’étais en train de trader à Londres, aujourd’hui je suis le roi du saumon », dit ce dernier dans le podcast « Maman m’a dit ».
Dans les faits, il est senior executive officer (SEO) de 8F Asset Management et président de la branche Moyen-Orient de Pure Salmon. Au micro, il explique que le saumon est une « commodité, une matière première, au même titre que le pétrole, que le jus d’orange. Il y a un indice boursier au Nasdaq, aux États-Unis, du saumon. C’est une valeur financière ». Et Pure Salmon fait le pari que cette valeur financière rapportera gros. (...)
Pure Salmon, pure illusion (...)
À ce stade, aucune usine Pure Salmon n’est sortie de terre. De fait, nulle part dans le monde un industriel n’est encore parvenu à élever de la naissance à l’âge adulte des millions de saumons dans des hangars, note le conseil scientifique de l’estuaire de la Gironde. Pour Pure Salmon, l’enjeu principal est donc de réussir là où ses concurrents ont échoué.
À son lancement, le projet de Stéphane Farouze reposait sur une technologie développée par Aquamaof, un leader du secteur. Dans une usine expérimentale en Pologne, les partenaires jouent alors aux apprentis sorciers pour tenter de rentabiliser des infrastructures extrêmement coûteuses — 600 millions d’euros par « ferme ».
« Tous les poissons sont morts. » (...)