Les para athlètes Nantenin Keïta, Charles-Antoine Kouakou, Fabien Lamirault, Alexis Hanquinquant et Élodie Lorand qui embrasent la flamme olympique, le paracycliste Marie Patouillet qui ouvre le bal des médailles françaises, un podium partagé par les frères Alex et Kylian Portal en 400 m nage libre catégorie S13, la joie de Gloria Agblemagnon après sa médaille d’argent en lancer de poids (F20), ou encore celle d’Aurélie Aubert, médaillée d’or à la boccia… Depuis le mercredi 28 août, les images des exploits français aux Jeux paralympiques provoquent la liesse des supporters bleus-blancs-rouges.
Loin du désintérêt craint pendant un temps, l’événement qui se termine dimanche a bénéficié d’une ferveur populaire inédite.
(...)"S’il y bien une réussite de ces Paralympiques sur laquelle tout le monde s’accordera, c’est qu’ils ont permis de remettre le handicap au cœur du débat public", confirme le sociologue Sylvain Perez, maître de conférences à l’université de Montpellier et spécialiste du paralympisme. "Nous n’avions jamais autant parlé de handicap que pendant ces quinze derniers jours."
"Remettre en question les stéréotypes"
Mais reste ensuite à voir quels effets produira vraiment cette surmédiatisation. (...)
dans une étude britannique publiée en 2020, la moitié des personnes interrogées affirmaient que les Paralympiques, édition après édition, leur avaient permis de remettre en cause leurs attitudes concernant les personnes en situation de handicap. Certains assuraient ainsi se sentir plus en confiance dans leurs interactions avec celles-ci.
Pendant la compétition "la performance du para athlète devient le centre de l’attention, au-delà de sa différence", analyse Jean-Louis Garcia. Un souvenir qui pourra se rappeler au spectateur s’il se trouve face à une personne souffrant du même handicap dans la vie quotidienne. "Cela fait vraiment progresser la conscience collective", résume-t-il.
Moins optimiste, le sociologue Sylvain Perez appelle cependant à plus de précautions. "Il est en réalité très difficile de savoir comment cette visibilité accrue est reçue par toutes les franges de la population. Si chez certains, cette abondance d’images peut permettre de briser des stéréotypes, chez d’autres, cela peut les renforcer", insiste-t-il. "Et même si effet il y a, il est difficile de savoir s’il va s’inscrire dans la durée ou rapidement se dissiper."
Des handicaps inégalement représentés (...)
"Les choses évoluent petit à petit dans le bon sens, et les handicaps psychiques sont de plus en plus mis en avant dans la sphère publique", salue Sylvain Ferez, citant notamment la cérémonie d’ouverture des Jeux paralympiques, où les organisateurs avaient eu à cœur de représenter l’ensemble des handicaps catégorisés dans la compétition.
"Voir Aurélie Aubert, qui souffre d’une paralysie cérébrale, être acclamée par un public venu très nombreux pour fêter sa médaille d’or au boccia – une épreuve qui d’ailleurs n’a pas d’équivalent chez les valides – montre bien que les mentalités changent", veut de son côté insister Jean-Louis Garcia. (...)
"Nous souhaitons être considérés comme des personnes normales"
Autre souci : la représentation médiatique des para athlètes peut, elle aussi, venir maladroitement renforcer certains stéréotypes. Les sportifs sont fréquemment présentés comme des "héros", qui "dépassent leur handicap", faisant preuve de "résilience".
Un discours qui peut hérisser les concernés. "Le fait qu’on parle de nous comme des super-héros ne nous aide pas", a par exemple dénoncé le joueur français de basket-fauteuil Sofyane Mehiaoui, mi-août. "Nous souhaitons être considérés comme des personnes normales." (...)
"Si vous nous ’héroïsez’, ça va être super grisant pendant onze jours [la durée des Jeux paralympiques, NDLR], mais après vous allez oublier que notre quotidien est loin d’être héroïque. C’est un parcours du combattant pour trouver un logement, on a deux fois plus de risques d’être au chômage quand on est handicapé... Donc cette image de héros peut nous nuire", a ainsi explicité le chef de mission de la délégation tricolore, Michaël Jeremiasz. (...)
Encore beaucoup à faire pour l’inclusion
Au-delà de cette héroïsation des athlètes, ce qui est important, souligne-t-il encore, "c’est de faire évoluer l’image de l’inclusion". "Les paralympiques nous montrent que l’inclusion et l’accessibilité universelle n’existent pas. Il faut adapter chaque situation à chaque personne."
"Les individus sont en situation de handicap uniquement lorsqu’ils sont empêchés par une incapacité physique et mentale dans une situation donnée", insiste-t-il. "À travers les différentes catégories mises en place dans les épreuves paralympiques, on voit bien que, quand tous les athlètes sont sur un pied d’égalité et dans des conditions adéquates, leur handicap disparaît", résume-t-il. "C’est comme cela qu’il faudrait penser l’inclusion dans la société."
"Il est là, le grand défi de l’après", reprend Jean-Louis Garcia, de l’APAJH. "On a redonné une place centrale aux questions sur le handicap, maintenant il ne faut pas que le soufflet retombe aussitôt les Paralympiques terminés". (...)
Les Jeux de Londres peuvent ainsi servir d’alerte. Douze ans après, "les conditions de vie des personnes handicapées ont empiré", dénoncent trois chercheurs britanniques sur le site The Conversation, en raison de coupes budgétaires massives dans les chantiers de l’inclusion. "Les sujets liés au handicap ont malheureusement tendance à être des variables d’ajustements. Cela ne doit plus être le cas. Sinon l’effet JO retombera bien vite", conclut Jean-Louis Garcia.