
Depuis les attaques terroristes du Hamas le 7 octobre, les réseaux sociaux sont des vecteurs à la fois de diffusion d’images, souvent insoutenables, et de polarisation du débat. Dans ce contexte, quels obstacles rencontrent les médias dans leur récit ? Entretien avec Jérôme Bourdon, historien et sociologue.
Dans la guerre des récits en cours sur la guerre au Proche-Orient, les autorités israéliennes diffusent un film de quarante-cinq minutes composé d’images filmées le 7 octobre par les bourreaux du Hamas et les victimes. Des journalistes ou personnalités publiques, que ce soit en Israël ou ailleurs – en France, des projections ont été organisées par l’ambassade d’Israël en France –, ont pu le voir.
Mardi à l’Assemblée nationale, le député Mathieu Lefèvre, président du groupe d’amitié France-Israël et défenseur d’un « soutien inconditionnel » à Israël, a décidé de projeter ce film (lire l’interview de son homologue Éric Bothorel qui est opposé à cette initiative). (...)
La diffusion d’images insoutenables sur les réseaux sociaux, provenant à la fois du Hamas mais aussi des victimes, a été l’une des dimensions les plus frappantes de l’événement du 7 octobre, juge Jérôme Bourdon, historien et sociologue, professeur au département de communications de l’université de Tel-Aviv, et auteur en 2009 de l’ouvrage Le Récit impossible. Le conflit israélo-palestinien et les médias. Entretien.
(...) Jérôme Bourdon : Avant le 7 octobre et les attaques du Hamas, on assistait à un déclin continu de la couverture du conflit, comme l’a montré un article publié par la revue des médias de l’INA [l’étude porte sur les journaux télévisés du soir entre 1995 et juin 2023 – ndlr]. Certes, il y avait un intérêt des médias internationaux pour les manifestations contre Nétanyahou, mais, dès avant, les Palestiniens avaient disparu, et un désintérêt s’était installé. Le 7 octobre marque le retour du refoulé. Et un retour dans les médias de ce conflit qui avait occupé l’espace médiatique pendant de longues années.
La couverture à laquelle nous assistons est aujourd’hui impressionnante. Le nombre de journalistes des grands médias occidentaux, et pas seulement, qui sont venus (parfois brièvement) depuis le 7 octobre, est considérable. (...)
On retrouve des questionnements élémentaires sur l’origine du conflit, mais se font jour aussi des interrogations nouvelles. On m’a par exemple interrogé sur la mise en visibilité des morts à propos du film sur les atrocités commises par le Hamas que l’armée puis le gouvernement israéliens ont décidé de faire circuler, en me demandant s’il y avait un lien avec la culture juive. C’est au rebours du judaïsme, ce sont plutôt l’islam et le christianisme qui montrent les morts.
Quoi qu’il en soit, j’ai eu l’impression d’un retour en arrière, de revenir à l’époque où j’avais écrit Le Récit impossible, au moment de la deuxième Intifada (2000-2005). Tout le monde se passionne de nouveau pour le Proche-Orient mais quand on a un peu de recul historique, on se demande aussitôt comment le soufflé va retomber, parce qu’il va retomber à un moment ou un autre. On ne voit pas comment ne pas retourner à un statu quo encore plus fragile et menaçant que le précédent. La situation des Palestiniens, vous le savez comme moi, ne va pas s’améliorer, à part que les bombardements s’arrêteront. Les Israéliens traumatisés et divisés vont s’enfermer dans une triste citadelle ; au fond, ils y sont déjà, et les « murs » sont couverts, partout, presque littéralement, de photos des kidnappés du Hamas. (...)
Quelle est la responsabilité des journalistes dans ce contexte ?
Elle est colossale, même si leur rôle n’est pas évident et même compliqué. On ne peut plus se contenter de faire des reportages aussi précis et honnêtes que possible. On est confronté à des flots de sources visuelles, d’affirmations de « témoins » dans l’immédiateté, il faut faire le tri très vite sans disposer du temps qu’auront ensuite les fact-checkers qu’emploient tous les grands journaux. Établir une critique des sources est capital et n’a rien d’évident. Il suffit de voir le nombre d’enquêtes et de contre-enquêtes sur l’attaque contre l’hôpital de Gaza, sans qu’à la fin on soit en mesure de dire quelle est la vérité. Ces enquêtes, bien sûr, ne visent pas les déjà convaincus des deux côtés, qui crieront à la manipulation d’un côté ou de l’autre. Mais elles sont importantes pour tous les gens qui sont curieux de comprendre, qui sont nombreux et silencieux.
Les télévisions, de leur côté, sont aussi dans une position difficile car elles sont à la remorque des réseaux sociaux et qu’elles cherchent à donner à voir sans verser, disent-elles, dans la pornographie de l’horreur. (...)
Ces images posent toutes sortes de problèmes nouveaux. Israël croit pouvoir les utiliser de manière stratégique, notamment comme preuves de la réalité des massacres du 7 octobre. Mais en dehors de l’échec probable, il faut s’interroger : pour les familles des victimes, pour les proches, et pour tous ceux qui seront exposés, le sont déjà, nolens volens, à ces images, quelles sont les conséquences ? Ne risque-t-on pas de traumatiser ou alors d’enclencher un mécanisme de défense, générateur d’indifférence, un peu comme si un public entier revivait l’expérience du reporteur de guerre ?
Pour revenir aux réseaux sociaux dans leur ensemble, même s’il y a des choses intéressantes qui y circulent, les enquêtes montrent que ceux qui s’informent essentiellement à travers eux sont en réalité beaucoup plus mal informés que les gens qui utilisent les grands médias professionnels. C’est sans doute vrai pour tous les sujets, le conflit israélo-palestinien mais aussi la crise du climat ou la guerre en Ukraine. (...)
Mais il faut aller plus loin : les images des exactions sont aussi, pour certains, une source de gloire. Haaretz a publié samedi matin un long article sur les soldats israéliens qui partagent des images de mauvais traitements qu’ils infligent aux Palestiniens. Quelle que soit la nature des exactions, le mécanisme est au fond identique, et les réseaux sociaux ont révélé et encouragé, aussi, ce penchant-là, indépendamment des « cultures » – il faut se méfier des explications culturalistes trop rapides – dans lesquelles il apparaît. D’ailleurs, au sein de la même culture, certains seront embarrassés par ces images ou les nieront, et d’autres les sentiront comme pleinement justifiées : il est bon d’humilier, de maltraiter l’ennemi, ou pire encore. (...)
, avec l’émergence du terrorisme islamiste après le 11 septembre 2001, puis les attentats qui ont frappé Londres, Madrid, Bali, Paris, l’attentat-suicide, utilisé de longue date par les Palestiniens, va devenir plus difficile à justifier, d’autant que la cause palestinienne suit un grand mouvement qui touche l’islam, dans lequel le fondamentaliste religieux, et antisémite, prend une place croissante – le Hamas en est un exemple parmi d’autres.
Du côté d’Israël, on essaie alors d’imposer un autre narratif, d’inscrire le conflit dans une lutte contre la « terreur globale », de jouer sur l’idée qu’il y a une hydre islamiste qui frappe dans le monde entier : la télévision israélienne a récemment invité une universitaire présentée comme spécialiste de cette « terreur globale », aux contours, et à l’unité, bien incertains. On veut bien sûr mettre les Palestiniens – le peuple entier, on l’a vu dans le conflit récent – du côté de cette « terreur globale », d’où l’utilisation de « Hamas-Daech » par Benyamin Nétanyahou. On finit sidéré par la variété des commentaires de spécialistes et d’intervenants sans nombre qui s’expriment.