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Afrique XXI
L’inévitable transition en Iran
#Iran #manifestations #repression #USA #Israel
Article mis en ligne le 18 janvier 2026
dernière modification le 15 janvier 2026

Analyse · Malgré la répression, les manifestations s’étendent en Iran. Mais les scénarios de sortie de crise restent incertains et multiples : une intervention militaire étasunienne, le retour du chah souhaité par Israël, l’effondrement interne qui déboucherait sur un chaos ou l’émergence d’un homme fort à l’intérieur du régime.

Depuis près d’un demi-siècle, on annonce comme imminente la fin de la République islamique. Mais jamais jusque-là n’ont été réunies les forces de contestation, souvent contradictoires, qui avaient créé en 1979 un consensus pour renverser le chah. Malgré la répression toujours violente, les révoltes populaires sont incessantes en Iran, mais dispersées sur le plan géographique ou social. Les groupes sociaux se révoltent, chacun à leur tour, autour de revendications ponctuelles et de slogans, sans vraiment inquiéter le pouvoir en place. (...)

Cependant, cette dernière révolte est très différente des précédentes. Les revendications économiques sont directement liées au fonctionnement, à la structure politique de la République islamique. Le point de départ se trouve dans le rejet par les factions conservatrices du Parlement du projet de budget de l’année 1405 (débutant le 21 mars 2026), présenté le 23 décembre 2025 par le gouvernement réformateur de Massoud Pezeshkian.

Cette crise n’est pas technique (le prix de l’essence), ou légale (changer la loi sur le voile), mais touche au fondement du régime : elle concerne les richesses, la corruption, et donc la légitimité des élites au pouvoir. La solution du conflit actuel dépasse donc l’idéologie, les symboles et les slogans contre le guide Ali Khamenei ou en faveur de Reza Pahlavi, le fils du chah destitué en 1979. C’est une crise politique existentielle qu’on ne peut comprendre qu’en regardant concrètement les rapports de force politiques à l’intérieur du pays.

Un double taux de change du dollar (...)

Tout changement politique est indissociable d’une révolution économique qui abolirait ces privilèges qui révoltent les Iraniens. (...)

Or, la gestion ploutocratique du pays trouve ses limites, car la crise économique qui écrase les Iraniens fragilise également l’État et remet en cause sa place de puissance régionale. Ainsi, le régime islamique est clairement identifié comme le point faible pour l’État et la population.

Pour éviter cette faillite de l’État et du régime, le gouvernement réformateur de Massoud Pezeshkian avait proposé, le 23 décembre 2025, un projet de budget mettant fin aux taux de change multiples et donc à l’octroi des devises au taux de change préférentiel — le taux de change officiel étant de 280 000 rials par dollar, contre 1 400 000 au marché « libre ». Ce taux préférentiel était appliqué aux achats prioritaires. Ces opérations monopolisées par les personnalités et institutions proches du pouvoir depuis des décennies alimentaient une économie parallèle et une fuite massive des capitaux (...)

Ce projet de « moralisation » de l’économie allait de pair avec la ratification par l’Iran, en octobre 2025, des conventions internationales sur la transparence des transactions bancaires, afin de ne plus figurer sur la liste noire du Groupe d’action financière (GAFI) qui bloquait les transactions internationales légales du pays. En décembre, la Banque centrale a déclaré avoir fermé 6 000 comptes suspectés de blanchiment d’argent. Une mesure qui a probablement moins touché les personnalités proches du pouvoir que les petits commerçants achetant du matériel électronique à Dubaï de façon peu légale.

Ces projets de réforme financière et les difficultés évidentes du gouvernement pour les imposer ont confirmé l’incapacité du pouvoir en place à gérer l’économie de façon réaliste. Ils ont aussi provoqué la flambée des cours du dollar et la révolte des commerçants, marginalisés par la corruption des élites et dépassés par l’impossible gestion de l’hyperinflation.

La révolte corporatiste des commerçants de Téhéran s’est vite étendue à leurs collègues des petites villes puis à toutes les catégories sociales qui n’avaient cessé de se révolter depuis des années, confortées par la mobilisation de groupes sociaux jusqu’alors prudents et conservateurs. (...)

la répression a unifié le mouvement autour de quelques slogans politiques, contre le régime islamique.

Le mouvement s’est ainsi étendu mais de façon dispersée et spontanée, sans manifestation de masse dans les grandes villes, faute de perspective politique claire, de réseaux ou de leaders s’appuyant sur les forces sociales intérieures. La société reste divisée et attentiste, alors que le Guide décide le 9 janvier d’une répression massive qui pourrait lui être fatale. (...)

À l’évidence, le gouvernement réformateur divisé n’a pas les moyens — ni peut-être la volonté — d’imposer ses réformes. Pour être crédible, il faudrait qu’il désigne et sanctionne les oligarques qui ont accumulé privilèges, pouvoir et capitaux frauduleux et qui forment le cœur de la République islamique. Ce serait le prix à payer pour ceux qui cherchent à sauver une partie du régime islamique. Les réformes ayant échoué, existe-t-il d’autres voies crédibles pour sortir l’Iran de ces crises ?

Divisions et impasses politiques

On identifie souvent la République islamique au « régime des mollahs » et au Gardiens de la révolution, le « bras armé du régime ». Ces qualificatifs ne sauraient occulter les différences de nature, de culture et d’intérêt qui opposent le clergé et les Gardiens de la révolution. La rivalité entre ces deux piliers de la République islamique est une clé importante pour comprendre la longévité et entrevoir les possibles voies de sortie des crises actuelles. (...)

Devant ce blocage politique interne et les divisions de la société, le système de la République islamique trouve ses limites. La répression systématique pourrait même être inefficace en radicalisant l’opposition et en provoquant des critiques au sein même du pouvoir. L’impasse est donc double : les émeutes sont réprimées et n’ont pas de perspective politique précise, tandis que les conservateurs bloquent les réformes budgétaires qui pourraient leur être fatales et que les réformateurs n’ont pas les moyens ou le courage de les imposer.

Ce vide politique explique le succès de Reza Pahlavi, en exil aux États-Unis, mais qui est la seule personnalité politique d’opposition dont le nom soit connu de tous les Iraniens. Son succès médiatique est évident, soutenu par des médias en persan établis à l’étranger qui bénéficient du soutien officiel, médiatique, politique — et peut-être militaire — d’Israël, et dans une moindre mesure des États-Unis qui menacent cependant d’intervenir. Le fils du souverain chassé du pouvoir en 1979 se présente comme l’unique alternative à la République islamique. Son nom est devenu le symbole de toutes les oppositions à la République islamique. Mais au-delà du symbole, rien n’est clair, sinon la perspective d’une répression d’autant plus violente que les protestations sont dispersées, peu coordonnées, sans leader ni organisation structurée à l’intérieur du pays.

Ce paysage politique n’est pas sans rappeler l’année 1978, quand l’armée du chah avait été contrainte d’autoriser les manifestations massives où l’on brandissait le portrait de Rouhollah Khomeiny. (...)

l’Iran actuel a profondément changé. Sa population a acquis une conscience et une solide expérience politique forgée par 45 ans de République islamique. Elle est devenue républicaine et connait aussi le prix des révolutions importées de l’extérieur, notamment dans l’Irak voisin « libéré » par les États-Unis en 2003

La question est moins quand, mais comment se fera un changement politique profond jugé inéluctable, même au sein du régime en place.

Vers une rupture à l’intérieur du régime ? (...)

Même si aucune hypothèse n’est exclue après l’enlèvement du président du Venezuela par les États-Unis, le 3 janvier, ou les tentatives de récupération des révoltes par l’opposition royaliste en exil avec le soutien affiché des États-Unis et d’Israël, c’est à l’intérieur du pays que se trouvent les dynamiques d’une transition, d’un changement crédible et durable.