Coupures d’eau, d’électricité… Pour Dorna Javan, docteure en sciences politiques, en Iran, « les crises environnementales alimentent les protestations », très durement réprimées par la République islamique.
La fin de l’année 2025 a vu l’Iran replonger dans une contestation d’ampleur nationale.
(...) Chercheuse post-doctorante en sciences politiques, Dorna Javan travaille depuis plus de douze ans sur les réponses des régimes autoritaires aux crises écologiques. Iranienne, formée à l’université de Téhéran avant de poursuivre ses recherches en France, elle a consacré sa thèse aux mécanismes d’invisibilisation des désastres environnementaux en Iran. Reporterre l’a interrogée sur les ressorts écologiques, politiques et sociaux de la crise actuelle. (...)
Dorna Javan — Une grande partie de ce qui se passe aujourd’hui est malheureusement bien connu de la population iranienne. Ce n’est ni la première révolte, ni la première fois que le régime mobilise l’ensemble de son appareil répressif : police, justice, forces militaires et paramilitaires, notamment les Gardiens de la révolution et les bassidjis.
Ce qui frappe, en revanche, c’est la rapidité de l’escalade. La police, relativement en retrait au début du mouvement, a basculé en moins d’une semaine dans une violence beaucoup plus directe contre les manifestants. La coupure quasi totale des moyens de communication est également une stratégie ancienne, mais jamais elle n’avait duré aussi longtemps. (...)
Des habitants tentent de franchir la frontière turque simplement pour contacter leurs proches. Les chiffres qui circulent sont terrifiants, avec des estimations de plusieurs milliers de morts. Et il est probable que le bilan réel soit bien plus lourd. (...)
La crise écologique n’est pas la cause directe de la crise actuelle, mais elle agit comme un puissant accélérateur d’une crise économique déjà très profonde.
L’Iran est un pays riche en ressources mais profondément gangrené par la corruption. Des groupes paraétatiques et paramilitaires, imbriqués dans un système de hiérarchies complexes, exercent un contrôle quasi monopolistique sur les principales denrées alimentaires, via des entreprises qu’ils possèdent. Ils décident de mettre ces produits sur le marché ou de les retirer, selon leurs intérêts.
Ces mêmes acteurs contrôlent également les ressources naturelles, notamment l’eau, à travers la construction et la gestion de barrages. J’ai parlé d’« accaparement » et de « militarisation » de la gestion des ressources.
Via des cartels privés modernes, ils détiennent aussi les revenus pétroliers et donc les devises étrangères, qu’ils se partagent avec d’autres acteurs : des fondations et institutions paraétatiques. Certains analystes estiment que ces réseaux ont pu contrôler jusqu’à 40-50 % des exportations via des canaux non officiels. Dans ce contexte, le gouvernement n’a même pas été en mesure de boucler le budget 2026. La flambée des prix est avant tout le produit de cette mainmise économique.
Les crises environnementales, elles, aggravent la situation. (...)
C’est un angle mort de l’action publique. La seule agence dédiée à ces questions ne dispose que d’un pouvoir formel et reçoit ses directives directement du Guide suprême.
Le changement climatique est souvent instrumentalisé (...)
Les mobilisations locales ont longtemps été ignorées, en partie parce qu’elles émanaient de minorités turques et azerbaïdjanaises, historiquement marginalisées. Depuis plus d’un siècle, ces mouvements ont des revendications, antiracistes notamment, balayées par les régimes successifs. (...)
Les contestations environnementales en Iran se concentrent surtout dans les périphéries : pollution industrielle au nord, extraction minière à l’ouest, incendies dans la région du Zagros, où certains militants ont perdu la vie en tentant d’éteindre les feux eux-mêmes. C’est aussi là qu’elles sont le plus réprimées. (...)
Comme de nombreux opposants, les militants écologistes sont fréquemment assimilés à des perturbateurs de l’ordre public, à des menaces pour la sécurité nationale, voire à des espions. (...)
En Iran, le régime ne se contente pas de mal gérer les problèmes environnementaux : il refuse de les reconnaître comme tels. (...)
Je suis très inquiète. La priorité, c’est d’avoir des nouvelles de mes proches. Je suis la seule de ma famille à vivre à l’étranger. Parfois, on n’ose même plus regarder les images, de peur de reconnaître un visage familier. (...)
Existe-t-il une issue « par le haut » à cette crise ?
Même sans intervention militaire extérieure — qui n’est ni souhaitée par la population ni par une partie de l’opposition —, la répression risque de s’intensifier, comme après les mouvements de 2009 et 2022. Ce qui s’annonce est une période de terreur, sauf si la communauté internationale exerce une pression réelle et durable sur le régime pour l’en empêcher.
Ce qu’il faut absolument éviter, c’est une intervention unilatérale étrangère — venant des États-Unis ou d’Israël. Avec 92 millions d’habitants et une grande diversité ethnique, une telle opération risquerait de plonger le pays dans une guerre civile, avec des conséquences régionales majeures.