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Le Café Pédagogique
Jean-Paul Delahaye : Laïcité, justice sociale et école : un pilier républicain sous tension
#laicite #loideseparationdelEgliseetdelEtat
Article mis en ligne le 12 décembre 2025

« 143 ans après la loi Jules Ferry de 1882 qui a séparé les Églises de l’École, et 120 ans après la loi de 1905 qui a séparé les Églises de l’État, la question est de savoir si le principe de laïcité qui a puissamment contribué, grâce à ces lois, à forger l’unité de notre peuple autour de valeurs partagées, permettra en 2025 à notre République de faire vivre paisiblement la diversité qui est celle de la France d’aujourd’hui. Unité et diversité doivent tenir ensemble » écrit Jean-Paul Delahaye dans ce texte*.

L’inspecteur général de l’éducation nationale honoraire y revient sur des enjeux de la laïcité pour la société et l’école. Il souligne les enjeux politiques de l’exemplarité de l’institution scolaire, comme celui de la lutte contre les inégalités et du séparatisme social et leurs effets sur l’instrumentalisation par l’extrême-droite et par le religieux. Il rappelle la mise en garde de Jean Jaurès, aux accents actuels : « La République doit être laïque et sociale mais restera laïque parce qu’elle aura su être sociale. »

143 ans après la loi Jules Ferry de 1882 qui a séparé les Églises de l’École, et 120 ans après la loi de 1905 qui a séparé les Églises de l’État, la question est de savoir si le principe de laïcité qui a puissamment contribué, grâce à ces lois, à forger l’unité de notre peuple autour de valeurs partagées, permettra en 2025 à notre République de faire vivre paisiblement la diversité qui est celle de la France d’aujourd’hui. Unité et diversité doivent tenir ensemble. Cela ne devrait pas être une source de tension car cette diversité est une richesse. « La France, ce sont des France différentes qui ont été cousues ensemble » disait l’historien Fernand Braudel. On pourrait ajouter « et qui continuent de se coudre ensemble », tant la diversité des religions, des croyances, des philosophies, mais aussi les clivages sociaux et la diversité des usages culturels sont bien présentes aujourd’hui dans notre société.

« Laïcité dans les textes, laïcité dans les têtes »

L’historien Emile Poulat disait qu’il existe, en France, deux sortes de laïcité : la « laïcité dans les têtes », et « la laïcité dans les textes ». La « laïcité dans les têtes » qui est imaginée, fantasmée, et même dénaturée et trahie par ceux qui en font un outil de stigmatisation d’une partie de la population, et la « laïcité dans les textes », c’est-à-dire la laïcité en tant que principe juridique qui devrait s’imposer à toutes et tous. La distinction est d’autant plus importante à faire que la loi de 1882 séparant les Églises et l’École et celle de 1905 séparant les Églises de l’État sont certes devenues des lois fondamentales de notre République, mais ces lois sont mal connues et leur histoire n’a tout simplement pas été enseignée ou a été oubliée.

Pour aider notre école et ses enseignants à faire partager les valeurs de la République dans de bonnes conditions, il faut être particulièrement attentif à quelques points de vigilance.

Quelle liberté en partage pour les dix millions de pauvres que compte notre pays ? Quelle égalité en partage dans un pays où l’origine sociale a un tel poids sur les destins scolaires ? Quelle fraternité en partage dans un pays où la mixité sociale est vécue comme une menace par les plus favorisés ?

Comprendre la question de la transmission du principe de laïcité

Il faut ensuite comprendre que la question de la transmission du principe de laïcité et des valeurs communes se pose en réalité de façon générale pour notre société tout entière. C’est bien chaque nouvelle génération qui a besoin de ce travail de compréhension de la laïcité, principe juridique qui permet de garantir la mise en œuvre effective des valeurs de la République. Ce que je veux dire, c’est qu’on passe totalement à côté du sujet dans la France de 2025 si on considère que ce sont seulement les populations d’origine immigrée et, disons les choses, de religion musulmane, qui auraient besoin de recevoir un brevet de laïcité.

Une institution scolaire qui donne l’exemple

Ensuite encore, l’institution scolaire elle-même doit donner l’exemple des valeurs qu’elle est censée faire partager aux élèves et affronter un fait devenu insupportable : à savoir l’échec scolaire précoce et cumulatif des élèves issus des familles les plus défavorisées, échec qui met gravement en cause l’idéal du système éducatif d’assurer l’égalité des enfants. C’est en France que les destins scolaires sont les plus liés aux origines sociales. (...)

Des points de vigilances pour aider l’école

Tout d’abord, et c’est la base de tout, la transmission des valeurs et du principe de laïcité ne sera efficace que si la réalité sociale n’apporte pas un démenti à ce qui est enseigné. Ce qui pose problème à l’école aujourd’hui c’est le fait que notre société est schizophrène en ce sens qu’elle fait souvent le contraire de ce qu’elle demande à l’école de transmettre. (...)

Quelle liberté en partage pour les dix millions de pauvres que compte notre pays ? Quelle égalité en partage dans un pays où l’origine sociale a un tel poids sur les destins scolaires ? Quelle fraternité en partage dans un pays où la mixité sociale est vécue comme une menace par les plus favorisés ?

Comprendre la question de la transmission du principe de laïcité

Il faut ensuite comprendre que la question de la transmission du principe de laïcité et des valeurs communes se pose en réalité de façon générale pour notre société tout entière. C’est bien chaque nouvelle génération qui a besoin de ce travail de compréhension de la laïcité, principe juridique qui permet de garantir la mise en œuvre effective des valeurs de la République. Ce que je veux dire, c’est qu’on passe totalement à côté du sujet dans la France de 2025 si on considère que ce sont seulement les populations d’origine immigrée et, disons les choses, de religion musulmane, qui auraient besoin de recevoir un brevet de laïcité.

Une institution scolaire qui donne l’exemple

Ensuite encore, l’institution scolaire elle-même doit donner l’exemple des valeurs qu’elle est censée faire partager aux élèves et affronter un fait devenu insupportable : à savoir l’échec scolaire précoce et cumulatif des élèves issus des familles les plus défavorisées, échec qui met gravement en cause l’idéal du système éducatif d’assurer l’égalité des enfants. C’est en France que les destins scolaires sont les plus liés aux origines sociales. (...)

Une instrumentalisation de l’extrême-droite

Aujourd’hui, on voit bien l’instrumentalisation qui est faite à l’extrême droite de la laïcité, une laïcité à tête chercheuse qui ne vise que l’Islam. L’objectif recherché est de stigmatiser une partie de la population au moyen d’une laïcité dévoyée qui, de chemin de liberté deviendrait un régime d’interdiction et d’uniformisation. Ces faux convertis à la laïcité s’emploient à dénaturer et la lettre et l’esprit de la loi de 1905 pour en faire un instrument de discrimination et de contraintes. Parfois, les mêmes se comportent en délinquants en installant des crèches catholiques dans le hall des mairies, malgré la décision du Conseil d’État du 18 février 2025 qui a jugé illégale cette installation religieuses dans un lieu public.

On est aussi fondé à se demander, et la ficelle est un peu grosse, s’il ne s’agit pas pour ces faussaires de mettre en avant cette vision erronée de la laïcité pour faire diversion, pour détourner l’attention et ainsi éviter de poser les questions sociales ?

Une instrumentalisation du religieux

Bien entendu, la question sociale n’explique pas tout. Qu’il soit bien clair que traiter du lien entre la question laïque et la question sociale, ne veut pas dire occulter la question religieuse et culturelle. L’omniprésence de la religion est réelle dans certains territoires et cela n’a pas toujours à voir avec la question sociale. Les ségrégations et les inégalités peuvent certes renforcer les sectarismes, mais elles ne sont pas la seule cause de l’extension du radicalisme religieux. Le repli identitaire à base religieuse ne peut donc être réduit à une simple consolation face aux difficultés sociales. Il y a chez certains une incontestable instrumentalisation du religieux pour essayer de se soustraire aux lois de la République, imposer une organisation communautariste, et mettre en danger l’indivisibilité de la République.

Aujourd’hui, les transformations sociales questionnent la laïcité, qu’on le veuille ou non et ont parfois pour effet d’affaiblir la laïcité en la mettant en position défensive, parfois agressive. Dans certaines parties du territoire de la République, la question religieuse recouvre en partie la question sociale et la question identitaire. Dans les territoires en grande détresse sociale, les valeurs de la République apparaissent trop souvent aux habitants davantage comme des incantations que comme des réalités vécues. C’est la pauvreté économique, sociale, culturelle de bon nombre de nos élèves qui rend très difficile aux enseignants leur mission de transmission de savoirs fondés sur la raison. Or, la raison est un instrument indispensable pour expliquer le monde.

Ces inégalités portent en germe l’émergence de constructions identitaires de substitution, qui peuvent entraîner des enfermements communautaires et des trajectoires individuelles nourries de ressentiments. (...)

Mais comment aller vers davantage de mixité sociale et scolaire dans un pays qui a en quelque sorte organisé le séparatisme scolaire et social en finançant la concurrence privée de son enseignement public ? A cet égard, je pense que notre pays ne fera pas l’économie de reposer la question de l’existence du dualisme scolaire qui favorise, avec le financement par l’État de sa propre concurrence privée, une ségrégation sociale qui est en train s’accentuer avec des établissements privés qui scolarisent de plus en plus de populations favorisées. Mais le séparatisme est à l’œuvre dans l’enseignement public lui-même. Quelle mixité sociale dans l’enseignement public en effet quand, par exemple, 12 % des élèves de collège vivent quotidiennement dans des établissements publics exclusivement défavorisés ?

Un système éducatif qui fonctionne par ordre

Disons les choses sans langue de bois : peut-on encore parler de système éducatif au singulier quand celui-ci fonctionne en réseaux d’établissements juxtaposés selon les catégories sociales ou en filières différenciées au sein même des établissements ? (...)

Quelle société préparons-nous si nous ne parvenons pas à faire vivre et à faire apprendre ensemble, au moins pendant le temps de la scolarité obligatoire de 3 à 16 ans, dans des établissements hétérogènes, toute la jeunesse de notre pays dans sa diversité ? Quelle démocratie peut fonctionner durablement quand les « élites », de droite comme de gauche, prétendent gouverner un peuple qu’elles n’ont jamais vu de près, y compris à l’école ? D’ailleurs combien sont-ils ceux qui nous gouvernent, hier ou aujourd’hui, à avoir fréquenté l’école publique laïque ?