Si le centre de rétention administrative (CRA) d’Oissel-sur-Seine, situé en pleine forêt, n’existe pas dans la tête des gens habitant aux alentours, l’enfermement mental et physique est total pour les femmes et les hommes qui y sont retenus. Politis a pu y rentrer et recueillir leurs témoignages.
Ineza est roulée en boule sur un lit. Son corps est secoué par les sanglots qu’elle tente de ravaler : « Je ne veux pas être déportée, je ne veux pas être déportée. » Son vol est prévu deux jours plus tard. La détresse déchire sa voix, les mots sont hachés : « Mon mari est en France. » Elle n’en peut plus : « Je ne suis coupable de rien, je n’ai seulement pas de papiers. » Elle fond en larmes. La scène a lieu dans un dortoir de la « zone femmes » du centre de rétention administrative (CRA) d’Oissel-sur-Seine (76).
Hier, une fille a été expulsée. Elle est tombée. Ils l’ont ramenée comme ça.
Yamina
Près de la tête d’Ineza, enfoncée dans l’oreiller, plusieurs calendriers ont été dessinés sur le mur. La police l’a prévenue : elle peut toujours refuser le vol, mais dans ce cas, c’est un délit, à savoir une soustraction à une mesure d’ordre public, ce qui la conduirait devant le tribunal. Khakina, une autre Géorgienne, un peu plus âgée, est désemparée face à ce qui attend son amie : « Elle n’a rien fait de mal. Comment ça peut être possible ? »
« Qu’est ce que je vais faire sans mes enfants ? » (...)
Yamina est là depuis un mois. C’est la deuxième fois qu’elle se retrouve enfermée en CRA. Elle était allée voir son copain au Havre quand elle a été arrêtée, il y a un mois. Elle téléphonait sur une trottinette électrique. Contrôle d’identité. « J’ai dit : je suis désolée. Mais ils m’ont ramenée au commissariat puis ici. » Ses quatre enfants sont à Toulouse, en foyer. « Je veux bien repartir au pays mais avec mes enfants. Qu’est ce que je vais faire sans mes enfants ? » se demande-t-elle. « J’ai ramené toutes les preuves, les photos de mes enfants, les actes de naissance de mes enfants, les preuves d’hébergement, tous les papiers. Mais ils m’ont pas libérée, ils m’ont rajouté 30 jours. »
Une autre femme entre dans le dortoir. Elle a été arrêtée du côté de Lille, dans un Flixbus. « Je suis la seule à avoir été arrêtée » précise celle qui ne comprend pas ce qu’elle fait là et qui s’inquiète de perdre l’hébergement d’urgence dans lequel elle vivait à Paris et son travail. Les femmes parlent des menottes et de la sangle autour du torse qu’on leur met quand elles vont au tribunal. L’annexe de ce dernier est au sein de l’école de police, juste à côté du CRA, éloignant les audiences du public. (...)
« Ça fait neuf fois que je suis enfermé en CRA, neuf fois ! Je suis bisexuel et la Tunisie ne veut pas de moi » s’insurge Anis*. Un jeune renchérit : « La France maltraite les étrangers pour qu’on pète les plombs et qu’ils nous mettent en prison ! » Farid*, lui, vient de sortir de prison, comme 30 % des personnes retenues ici. Le CRA est situé non loin de trois maisons d’arrêt. Il est un Afghan de 21 ans. « Le greffe de la prison m’avait donné un papier pour me dire que j’avais 30 jours pour sortir du territoire français. Et le jour de ma sortie, la PAF [police de l’air et des frontières, N.D.L.R.] m’attendait. Ils m’ont emmené là, directement. » (...)
Plusieurs Algériens ne comprennent pas non plus pourquoi ils sont là. Ils ont l’impression d’être punis pour un problème diplomatique qui les dépasse. « Premièrement, on n’est pas notre gouvernement. Deuxièmement, y a pas de rendez-vous au consulat, pas de laissez passer, pas de vol. Pourquoi ils nous retiennent ici pendant trois mois ? », dénonce un homme. « Ils sont en train de niquer notre jeunesse » s’énerve un autre jeune, qui n’a pas pu assister à la naissance de son fils. (...)
Un homme âgé se tient à l’écart, il est mauricien et aurait 75 ans d’après les autres retenus. « C’est la honte pour la France d’enfermer des vieillards ! », s’indigne un des hommes. Un autre a été enfermé au CRA d’Orléans puis libéré avec assignation à résidence pour raisons médicales. Il a un œil de verre. Tous les jours, il allait signer au commissariat. Puis il a été à nouveau placé en CRA, à Oissel cette fois-ci. « Je suis dans la merde, dans la merde. J’ai pas pu aller voir mon chirurgien. », lâche-t-il. En 2024, plus de 40 000 personnes ont été enfermées dans des centres de rétention.