Pour la première fois depuis le retour des loups en France, la taille des meutes et les naissances de louveteaux diminuent. Des signaux rouges provoqués par la hausse du braconnage.
« Les clignotants rouges s’allument… et ils sont nombreux », alerte Roger Mathieu. Référent de l’animal à France Nature Environnement (FNE) Auvergne-Rhône-Alpes, le Drômois a dévoilé le 23 juillet le résultat de l’observation de 36 meutes, menée en 2023 avec l’aide d’une trentaine de collaborateurs.
À la fin de l’hiver, l’Office français de la biodiversité enregistrait déjà une baisse des effectifs de 9 % comparé à l’an passé. Un coup d’arrêt dans l’augmentation exponentielle de la population de l’espèce : entre 2015 et 2023, celle-ci avait bondi de 294 %, passant de 280 individus à 1 104. Petit à petit, déjouant les pronostics des biologistes, l’espèce était ainsi parvenue à coloniser l’est de la vallée du Rhône.
Le nombre de louveteaux par meute en baisse (...)
Plus d’un quart des meutes observées n’ont d’ailleurs produit aucun nouveau-né. Troisième et ultime paramètre : le nombre de louveteaux ayant survécu au moins jusqu’au début de l’hiver suivant leur naissance a fléchi lui aussi.
« Ce ne sont pas des chutes de 50 %, tempère Roger Mathieu. Ce serait absurde de dire que les loups disparaîtront dans les trois années à venir. Toutefois, dès qu’un voyant rouge s’allume sur le compteur d’un véhicule ou dans une usine, on agit. Même si la catastrophe n’est pas imminente, ces voyants annoncent son approche. » (...)
Pièges à mâchoire, empoisonnements...
De janvier à décembre 2023, plusieurs centaines de vidéos de loups ont toutefois pu être collectées. En plus des informations démographiques, elles fournissent des éléments sur les disparitions suspectes : une louve a été filmée avec un collet lui enserrant le cou, détaille Roger Mathieu. « Elle est morte quelques jours après. » Les caméras ont aussi capturé des grands prédateurs amputés à une patte avant, une patte arrière, ou encore au genou. Dès lors, l’hypothèse du braconnage est soulevée… et parfois confirmée par des renseignements recueillis sur le terrain, notamment auprès de chasseurs et d’éleveurs. (...)
Une meute sur trois en a été victime. « Les pièges à mâchoire [un dispositif particulièrement cruel, illégal en France depuis 1995] sont à nouveau en vogue », déplore le naturaliste. Même constat pour les empoisonnements : bien qu’interdit à la vente, le poison circule. (...)
Aux yeux de Roger Mathieu, les discours de diabolisation de l’animal jouent un rôle essentiel dans cette recrudescence : « Les élus n’arrêtent pas de taper sur le loup, sans jamais se référer aux chiffres. Certains prétendent que la prédation s’accroît sur le bétail, c’est faux ! » Contacté par Reporterre, Claude Font, le secrétaire général de la Fédération nationale ovine (FNO), rattaché à la FNSEA, n’en démord cependant pas (...)
Mais après analyse des tableaux de la Dreal, le verdict est sans appel : entre 2018 et 2023, le nombre annuel d’animaux domestiques tués a bel et bien diminué de 13 %. Or, sur la même période, la population lupine a bondi de 93 %. (...)
« là où des loups vivent au contact du bétail, seulement 1 % du cheptel est touché. Autrement dit, une brebis sur cent. Les maladies et les chiens errants en tuent bien plus encore. » (...)
« Bien souvent, dès qu’un individu s’aventure à l’ouest de la vallée du Rhône, la préfecture ordonne de l’abattre. Ces prédateurs jouent pourtant un rôle clef dans les écosystèmes et pourraient réguler les populations de cerfs, de chevreuils et surtout de sangliers dont on connaît les dégâts sur l’agriculture. » Aujourd’hui, plus de 90 % des loups sont ainsi confinés à l’est du fleuve.
Par ailleurs, « certains auteurs estiment que dans des zones où le loup n’est pas soumis à des tirs légaux, [seuls] 15 % des meutes ont une productivité nulle », détaille l’étude de FNE. Autrement dit, elles ne produisent aucun louveteau. Ce chiffre grimpe à 28 % dans les territoires où le taux de mortalité anthropique est élevé. Durant l’élevage des louveteaux, l’élimination d’adultes ou de subadultes – chargés de l’alimentation, de la protection et de l’éducation des plus petits – provoque ainsi une dégradation de leur taux de survie.
Effets des canicules et sécheresses
Si plusieurs pistes semblent expliquer la détérioration de la biologie des meutes françaises, « il n’existe aucun élément permettant d’éliminer ou de privilégier une hypothèse plutôt qu’une autre », écrivent les auteurs. Parmi les autres facteurs, figurent les conditions climatiques extrêmes. Lors des canicules et des sécheresses, les proies – comme les loups – peuvent succomber à la déshydratation. (...)
« Il faut comprendre que l’avenir des loups en France, à moyen et long terme, n’est pas assuré », conclut Roger Mathieu.