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Écrire pour survivre : l’espoir chevillé au corps d’une autrice palestinienne bloquée à Gaza
#Israel #Gaza #Cisjordanie #genocide #famine #tortures #cessezleFeu
Article mis en ligne le 15 février 2026

(...) la romancière palestinienne Safaa Al-Nabaheen a travaillé sans relâche à Gaza, malgré les attaques israéliennes, la perte d’êtres chers et les pénuries alimentaires. Aujourd’hui, bien qu’elle ait obtenu des bourses et des admissions dans des universités étrangères, la bureaucratie israélienne la maintient, contre son gré, dans l’enclave assiégée.

(...) Tout commence très modestement, sur un terrain vague à côté de sa maison à Al-Zawayda, une ville agricole non loin de Deir al-Balah, dans le centre de Gaza. C’est là que l’autrice palestinienne Safaa Al-Nabaheen décide, en 2024, alors que la guerre fait rage, d’organiser un atelier afin d’aider les enfants à créer des histoires, à rêver et à laisser leur imagination s’envoler au-delà de la mort et de la destruction qui les entourent. (...)

"Lors de ma première séance avec eux, j’ai découvert que certains avaient vieilli de 20 ans", raconte-t-elle. "J’ai interrogé un enfant sur son enfance ou ses rêves, et sa seule réponse a été de me dire que son souci aujourd’hui était de remplir des récipients d’eau, de ramasser du bois pour que sa mère puisse cuisiner ce qu’il restait à manger et de prier pour qu’il ne pleuve pas, afin que leurs tentes ne soient pas inondées."

Safaa Al-Nabaheen persévère et, petit à petit, les enfants commencent à réagir. "Les débuts ont été très simples : nos réunions ne coûtaient rien d’autre que des échanges et des jeux pour se divertir. C’était une toute petite tente au bord du terrain, où les enfants s’asseyaient sur des nattes avec une montagne d’espoir dans le cœur", explique-t-elle.

"The Creative Refuge Project"

Après des débuts "modestes", ses ateliers, baptisés "The Creative Refuge Project" ("le projet refuge créatif" en français), commencent à se développer, attirant davantage d’enfants, alors que les écoles de Gaza sont fermées. (...)

À mesure que le projet prend de l’ampleur, Safaa Al-Nabaheen se met en quête de sponsors et sollicite des financements internationaux. Elle gère seule le projet et a besoin d’aide, la mission est difficile alors que la guerre bat son plein.

C’est alors que le malheur frappe sa famille.

Son frère, Mohammed, est tué le 13 juillet 2024 lors d’une frappe de drone israélien alors qu’il ramassait du bois à l’extérieur. (...)

Après une suspension du "Creative Refuge Project" pendant six mois à la suite du décès de Mohammed, les choses recommencent à bouger. Le Goethe-Institut, une ONG allemande, manifeste son intérêt pour le financement de son programme et l’écrivaine se plonge dans les formalités administratives nécessaires à sa concrétisation.

En septembre 2024, le carnage à Gaza s’intensifie, le nombre de morts dépasse les 40 000. Les gros titres quotidiens font état d’attaques israéliennes à Khan Younès, Gaza, Rafah, Deir al-Balah, Mawasi, Jabaliya... Des noms de villes, de villages et de camps désormais familiers au public international. (...)

Une tente chaleureuse aux "belles couleurs"

Le jour de la mort du deuxième frère de Safaa Al-Nabaheen est aussi le jour de la signature de son contrat avec le Goethe-Institut pour son projet d’atelier, à la même période que ses examens finaux à l’université.

"Malgré cette situation impossible, j’étais déterminée à mener à bien mes études et mon projet en parallèle. Cinq jours plus tard, je me suis rendue au camp pour commencer mon travail. J’ai construit une grande tente décorée de couleurs et d’images magnifiques. Grâce au financement, je disposais de certaines ressources, j’ai donc préparé une tente chaleureuse qui accueillait tous les enfants", décrit-elle. (...)

Au total, 50 enfants âgés de 8 à 15 ans participent au projet. Et grâce au nouveau financement, l’autrice peut élargir les programmes en y ajoutant des répétitions théâtrales et des mises en scène. "En vérité, je souffrais des affres de la perte... Je n’avais d’autre choix que de me plonger dans mon travail et mes études."

Le projet a duré trois mois, avec des réunions trois jours par semaine. Le dernier jour, "nous nous sommes tous effondrés en larmes", se rappelle-t-elle.

À cette époque, la plupart des enfants de son atelier commencent à retourner dans leurs foyers, dans le nord de Gaza. Sans projets à planifier et à organiser pour occuper ses journées, Safaa Al-Nabaheen se tourne de nouveau vers l’écriture.

Son premier roman en arabe, publié en 2021, reçoit un prix au Liban avant la guerre. Son deuxième, "Le Mystère de la fille oubliée", également en arabe, elle l’écrit avec une mission : éviter "intentionnellement" d’écrire sur la guerre "parce qu’(elle) n’étai(t) pas prête à affronter la dure réalité".

Depuis, elle en a écrit un troisième, "Disowned", publié en Égypte et récemment présenté au Salon international du livre du Caire, mais aussi un recueil de poèmes, "When Ash Blossoms", et a terminé l’écriture de son quatrième roman, "Letters Not Yet Delivered". (...)

Admise en Occident, bloquée à Gaza (...)

Pour Safaa Al-Nabaheen, ce cessez-le-feu n’a rien changé. "C’est un mensonge. En réalité, la guerre n’a pas cessé. Elle s’est seulement arrêtée dans les médias pour apaiser l’opinion publique", dit-elle. "Les frappes (israéliennes) se poursuivent. Nous vivons dans un chaos sans précédent. Il y a eu une légère amélioration en ce qui concerne la nourriture et l’eau, mais la situation générale reste désastreuse." (...)

La volonté de faire connaître son histoire hors de Gaza la motive à continuer ces jours-ci, mais s’accrocher devient de plus en plus difficile. Des bombardements à la bureaucratie, les défis semblent parfois insurmontables. Malgré tout, elle continue à travailler et à écrire pour survivre.

Depuis quelques mois, elle tente de quitter Gaza pour vivre loin de l’enclave assiégée, mais le processus s’enlise. (...)

Le 2 février dernier, le passage frontalier de Rafah a été partiellement ouvert, dans un contexte chaotique. Environ 20 000 Gazaouis ont besoin d’un traitement médical urgent à l’étranger, mais le premier jour, Israël n’a autorisé que cinq patients à partir. (...)

Au vu des conditions, les Gazaouis admis dans des écoles et des institutions occidentales sont conscients qu’ils ne figurent pas sur la liste des priorités. À l’approche des dates limites pour le prochain semestre, ils voient leurs places et leurs bourses leur échapper.

Pour Safaa Al-Nabaheen, c’est un processus déchirant. "Je ne trouve pas les mots pour décrire l’ampleur de l’injustice et de la frustration que je subis", déclare-t-elle, impuissante.

Après avoir passé des années à travailler avec les enfants de Gaza pour les aider à rêver d’un avenir au-delà des soucis pressants de la survie, ses propres leçons sont désormais un défi pour elle-même.

Mais elle n’est pas du genre à abandonner. (...)