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Mediapart
Cisjordanie : De Salfit à Hébron, la terre des paysans palestiniens est devenue un enfer
#Israel #Hamas #Palestine #Gaza #Cisjordanie #harcèlement
Article mis en ligne le 31 décembre 2023

Harcèlement, expropriations, oliviers arrachés… Depuis le 7 octobre, les agriculteurs palestiniens subissent la violence des colons mais aussi de l’armée israélienne. Ils témoignent d’une exacerbation des agressions.

Régions de Bethléem, Hébron, Salfit (Cisjordanie occupée).– « Si tu n’avais pas été là, avec ta carte de presse officielle, ils nous auraient tabassés ou tiré dessus. Ils n’ont pas osé attaquer deux paysans palestiniens devant une journaliste étrangère accréditée par leur gouvernement. »

Raed Abu Youssef allume une cigarette pour évacuer la colère en fixant du regard le 4x4 blanc qui dévale les virages en trombe avant de disparaître de l’autre côté de la colline d’oliviers.

À son bord, l’un des mustawtenin (colons) qui fait trembler le village de Farkha au centre de la Cisjordanie occupée : un gringalet de moins de 30 ans, en jogging et grosses chaussures, accompagné d’un réserviste en uniforme qui tient le volant et un fusil automatique.

Ils ne sont repartis – en faisant crisser les pneus – qu’après nous avoir intimidés, photographiés avec leurs téléphones et mitraillés d’agressivité : « Qui êtes-vous ? Que faites-vous ? C’est la terre d’Israël ici. » Comprendre la « Judée-Samarie », le nom biblique que les colons israéliens donnent à la Cisjordanie.

« Tous les jours, on subit ces malades qui le sont encore plus depuis le 7 octobre », fulmine Raed Abu Youssef en exhibant trois dents amochées par le poing d’un colon il y a un mois. (...)

Raed Abu Youssef, 55 ans, cueillait sur ses terres du raisin pour faire du debs, la confiture épaisse qu’on sert en Palestine au petit-déjeuner, quand dix colons de l’âge de ses fils ont dévalé les pentes et se sont mis à l’insulter au haut-parleur depuis le bord de la route 35.

Il a encaissé les noms d’oiseaux sans se retourner, convaincu que la troupe finirait par se lasser. Mais elle a continué de plus belle. Raed Abu Youssef s’est levé. Une question de dignité. Il est allé « à la rencontre de la haine ». Il a pris une droite dans la mâchoire. L’armée, qui a accentué son quadrillage oppressant depuis les massacres du Hamas, a débarqué, calmé les colons et promis au paysan palestinien de faciliter son dépôt de plainte.

« Elle n’a rien fait du tout au final, raconte Raed Abu Youssef en démarrant son utilitaire. Elle a la même mission que les colons : nous empêcher de vivre. Ils veulent me pousser à bout, que j’abandonne ma parcelle proche de la colonie pour me déposséder. Au bout de trois ans, si tu ne cultives plus ta terre, elle peut être saisie et déclarée propriété d’État par l’administration israélienne qui s’appuie sur une loi ottomane de 1858. »

Partage inéquitable des ressources (...)

le partage inéquitable des ressources souterraines hydriques de Cisjordanie, « 20 % aux Palestiniens et 80 % aux Israéliens qui contrôlent nos accès, polluent nos nappes phréatiques ».

« On ne peut pas construire de puits sans autorisation et à plus de 140 mètres alors que les colons peuvent creuser comme bon leur semble jusqu’à 800 mètres, dénonce l’édile. Un Palestinien consomme en moyenne 60 litres par jour, un Israélien, 300 ! » (...)

« Vous voyez là-bas la nouvelle route coloniale ? C’est une route spéciale pour les colons, que nous, Palestiniens, nous n’avons pas le droit d’emprunter », explique Mostafa Hammad.

« Ils l’ont construite après le 7 octobre, pas n’importe où, à côté d’une source qui fournit une partie de l’eau potable du village. On connait la suite : ils vont nous priver d’eau, nous empêcher d’accéder à nos pâturages, nos oliviers, de très vieux arbres réputés pour donner les meilleures olives de Palestine, et dans quelques années, l’avant-poste sera entouré par un nouveau quartier d’Ariel », une des plus grandes colonies de Cisjordanie qui surplombe au loin les villages palestiniens. (...)

Au détour d’une côte, deux enfants surgissent avec un âne : « Attention ! Les colons sont là ! » Le maire les rassure : ils ont décampé. « La peur habite la Palestine », dit-il en égrenant les assauts de ces dernières semaines : des oliviers, des vignes arrachées, des récoltes volées ou empêchées, des bergers molestés, une maison démolie au bulldozer en zone B [sous contrôle civil de l’autorité palestinienne et sécuritaire d’Israël – ndlr], alors que son propriétaire avait le permis de construire, et ce projet qui occupait son équipe mais qui ne verra jamais le jour, un jardin public sur l’une des collines « pour profiter de la nature ».

« On l’a abandonné au troisième jour de la guerre, les colons n’arrêtaient pas de nous agresser, de tout casser, explique l’élu. Ils envoyaient des drones pour voir si on reprenait les travaux. (...)

Horreur, famine, maladies (...)

« Selon que tu es israélien ou palestinien, tu n’as pas les mêmes droits. Nous sommes des sous-hommes, quand on ne nous dénie pas l’existence », dit Raed Abu Youssef. L’un des socles de la discrimination consiste à entraver la liberté de circulation des Palestiniens, à les ceinturer avec des colonies, des miradors, des murs, des barbelés, des check-points, des blocs de béton, à leur infliger des contrôles inopinés, à les faire sortir de leur véhicule pour des fouilles corporelles où il leur est demandé de se déshabiller…

Plusieurs ONG israéliennes et internationales de défense des droits humains dénoncent « un régime d’apartheid », dont l’intention est « de maintenir la domination d’un groupe ethnique-national-racial sur un autre ». (...)

Depuis le 7 octobre, le père de famille redouble de vigilance au risque de basculer parano : ne pas rouler la nuit, ne pas traîner aux carrefours, aux stations-service, démarrer aussitôt que le feu est vert, que les barrières s’ouvrent, etc. « Dans certains endroits, je n’ose plus parler arabe. Les colons sont partout et paradent armés de pistolets ou fusils. » (...)

il a les larmes qui coulent en décrivant « l’enfer » : « Les colons et l’armée m’empêchent d’accéder à mes terrains. J’ai dû laisser cette année le raisin pourrir, une perte financière considérable. C’était trop dangereux pour mes ouvriers et moi d’y aller. Je fais quoi maintenant ? J’abandonne mes terres ? »

« Le mur d’apartheid » (...)

« Ils m’ont menacé ainsi que mes parents d’arracher nos oliviers et nos vignes si nous y retournons. On a été obligés cette année d’acheter de l’huile d’olive et on a perdu la moitié de notre production de raisin. »

Certains matins, il appelle en panique Raed Abu Youssef, demande à le retrouver à mi-chemin pour qu’il conduise à sa place sa fille à la crèche, car les soldats le bloquent plusieurs heures aux check-points. Un de ses amis, Zayad Moussa Ali, s’est fait voler à Jannatah, au sud de Bethléem, quarante brebis et moutons par des colons qui ont aussi détruit une partie de sa bergerie. (...)

Face au rouleau compresseur colonial, il faut inventer des résistances. Raed Abu Youssef a choisi il y a vingt ans de monter une coopérative – Al Sanabel – pour ne pas rester isolé, « donner du sens et de l’avenir », « protéger la terre et l’existence de notre peuple ». Son slogan ? « Cultiver, c’est résister. »

« L’autorité palestinienne est corrompue dans tous les secteurs : éducation, santé, agriculture, explique-t-il. Elle ne sert à rien sauf à protéger le grand capital palestinien et ses intérêts. Dans les bureaux, ils passent les journées à boire des thés. Aucun d’entre nous ne va les voir en cas de problème, ni au ministère de l’agriculture. On vient à la coopérative. »

Al Sanabel – l’épi de blé en arabe – transforme une partie du raisin en jus pasteurisé, rassemble aujourd’hui 360 paysans et réinvestit les bénéfices dans la solidarité : elle aide la population, finance une école, achète des cartables, des cahiers. L’idée a germé en 2006, lors de la deuxième Intifada.

Cette année-là, Raed Abu Youssef a jeté plus de la moitié de sa récolte. « Les soldats bloquaient les routes, notre raisin pourrissait dans les camions, on ne pouvait pas accéder aux marchés pour le vendre. » Devant la mairie d’Halhul, 200 paysans manifestent leur colère. (...)

En 2010, la coopérative joue son va-tout. Raed Abu Youssef part en France trouver des fonds et faire un stage chez un ingénieur agroalimentaire à Nantes. Il apprend à bien filtrer le jus de raisin. Succès. Le nombre d’adhérents explose. L’équipe passe la vitesse supérieure, achète un terrain, construit un local. Cinq ans plus tard, elle investit dans un pressoir, aidée par une subvention de l’Agence française de développement.

Raed Abu Youssef connaît bien l’Hexagone. Il y a tissé un solide réseau grâce au programme de cueillette des olives (...)

emprisonné à 16 ans dans le désert de Néguev pendant la première Intifada. « Je suis devenu un héros. Entre mes 16 et 19 ans, j’ai été arrêté douze fois. »

Le 7 octobre, quand il a découvert les atrocités du Hamas, Raed Abu Youssef n’y a pas cru : « Ce n’est pas nous. » La Palestine est revenue dans l’orbite du monde de la plus barbare des manières.

« Les islamistes ont profité du terreau de l’oppression, du vide de lutte. S’il y avait des élections demain, le Hamas l’emporterait en Cisjordanie et il faudrait que nous commencions une résistance interne pour les libertés, les droits des femmes », prévient-il en allumant, comme chaque soir, au retour des champs, sa télévision, la chaîne libanaise Al Mayadeen, interdite en Israël, où tourne en boucle l’horreur à Gaza.

Une question le taraude : « Mon peuple subit un génocide. Pourquoi en Occident trouvez-vous cette qualification excessive ? »