Dans la course à l’armement, la question de la prolifération des armes nucléaires est posée. Pour la première fois, nous entrons dans une phase où l’arsenal mondial a cessé de diminuer et où le risque de son emploi se renforce, nous explique Jean-Marie Collin, d’Ican France.
(...) « L’ère de la réduction du nombre d’armes nucléaires dans le monde, en cours depuis la fin de la guerre froide, touche à sa fin », alertait le Sipri, en juin, dans un rapport.
L’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm pointait que la quasi-totalité des neuf États dotés de l’arme nucléaire – États-Unis, Russie, Royaume-Uni, France, Chine, Inde, Pakistan, République populaire démocratique de Corée (Corée du Nord) et Israël – ont poursuivi en 2024 leur programme intensif de modernisation.
Le sondage sur la menace atomique réalisé par l’Ifop pour le Mouvement de la paix, la Marseillaise et l’Humanité dévoile une véritable préoccupation des Français. La sécurité planétaire ne peut pas dépendre des seules puissances disposant de ces armes, rappelle Jean-Marie Collin.
En février, le dernier traité New Start concernant la limitation des armes nucléaires, signé entre les États-Unis et la Russie, ne sera pas renouvelé. Cette décision vous inquiète-t-elle ? (...)
Jean-Marie Collin
Directeur de la campagne internationale pour abolir les armes nucléaires (Ican) en France
Cet accord qui datait de 2010 reprenait plusieurs traités liant les États-Unis et la Russie pour la diminution et le contrôle de leurs armements stratégiques. C’est le seul traité de désarmement nucléaire qui a été signé entre Dmitri Medvedev et Barack Obama.
Il a pu voir le jour au terme d’engagements sur le désarmement stratégique entre les deux puissances, qui avait débuté dans les années 1970, en pleine guerre froide. Le fait que les deux États qui possèdent le plus d’armes nucléaires ne soient plus du tout liés par un traité commun bilatéral est une véritable entaille dans la stabilité mondiale. (...)
Une forme de tabou a-t-elle disparu sur l’utilisation de l’arme nucléaire ?
Le plus inquiétant provient des discours de nombreux dirigeants qui évoquent une arme normale. Il faut rappeler les destructions massives et les conséquences sur le long terme. D’où le cri d’alerte lancé par le prix Nobel de la paix 2024, l’organisation japonaise Nihon Hidankyo, qui rassemble les survivants des bombardements états-uniens à Hiroshima et Nagasaki, en 1945. Ils ont interpellé les citoyens et les dirigeants sur cette banalisation de l’arme nucléaire dans la communication et sur le risque de son emploi. (...)
Un débat existe au sein des Nations unies sur cette notion de sécurité fondée sur des armes de destruction massive. Cela démontre que notre combat fonctionne et qu’il existe un renouvellement des consciences. Elle permet de poser la question de l’illégalité des armes nucléaires et des armes de destruction massive.
Au regard du traité sur l’interdiction des armes nucléaires et celui sur la non-prolifération nucléaire (TNP), la France, l’Allemagne, l’Espagne et l’ensemble des pays européens se sont tous engagés à la mise en œuvre du désarmement nucléaire. Le territoire européen concentre le plus d’armes nucléaires : Otan, France, Grande-Bretagne, États-Unis, Russie. Pourtant les discours de nos dirigeants vont à l’encontre de ces accords et favorisent leur déconstruction.
La sécurité mondiale ne doit pas reposer sur les seules puissances occidentales. Le reste du monde affirme au contraire que ces armes nucléaires créent une insécurité totale et réclame au sein du TNP un processus de diminution des arsenaux.
Lire aussi :
– (RTBF .be)
"Une digue saute" : le risque d’un conflit nucléaire s’accroît avec la fin du traité New Start ce 5 février
Le traité de limitation et de surveillance réciproque des arsenaux nucléaires russes et américains New Start arrive à échéance cette semaine. Les deux puissances nucléaires n’ont négocié ni une prolongation du traité ni un nouveau traité qui le remplacerait. Passé le 5 février 2026, d’avis d’experts de l’armement, une digue sautera et accroîtra considérablement le risque nucléaire pour la planète, diminuant de manière significative les secondes qui nous séparent de minuit sur l’horloge de l’Apocalypse. (...)
Là où le chercheur au Centre d’Études sur la Sécurité et la Défense, Alain De Neve, évoque la disparition d’un "garde-fou", Jean-Marie Collin, le directeur d’ICAN France, la campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires parle d’une "digue" qui saute. Et les deux spécialistes s’accordent pour affirmer que le risque nucléaire ne doit surtout pas être pris à la légère.
Un risque que l’horloge de l’Apocalypse a intégré. Les deux experts font en effet référence à la dernière mise à jour de cette horloge qui symbolise l’imminence d’un cataclysme planétaire. Fin janvier, le Bulletin of the Atomic Scientists l’a réglée à 85 secondes avant minuit, soit quatre secondes de moins qu’il y a un an. On n’a jamais été aussi près de minuit, donc du cataclysme, sauf à la sortie de la Deuxième Guerre mondiale et jusqu’à la crise des missiles de Cuba au début des années soixante. (...)
Dans le communiqué annonçant l’avancement de l’horloge, décidé après consultation d’un comité incluant huit lauréats du prix Nobel, le groupe de scientifiques juge ce début d’année que la Russie, la Chine, les États-Unis et d’autres grands pays sont "devenus de plus en plus agressifs, hostiles et nationalistes". Ils précisent que "les accords internationaux obtenus de haute lutte sont en train de s’effondrer, accélérant une compétition entre grandes puissances où le vainqueur remporte tout".
Le traité New Start fait clairement partie de ces accords internationaux. Et le risque, une fois l’accord périmé, c’est de "se retrouver dans un pur système d’équilibre des forces, dans une course aux armements qui va être elle-même portée par de nouvelles technologies", analyse le chercheur Alain de Neve. (...)
Un risque accru de recours à l’arme nucléaire
Avec la fin du traité New Start, le risque est que, "potentiellement, les deux États (États-Unis et Russie, ndlr) augmentent leurs arsenaux nucléaires", selon le directeur d’ICAN France, la campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires, Jean-Marie Collin.
"L’équation stratégique" sera plus complexe, entre un contexte international particulièrement tendu entre les États-Unis et la Russie – la guerre en Ukraine en toile de fond –, un rééquilibrage mondial tenant compte de toutes les puissances nucléaires y compris la Chine, et un développement technologique accéléré.
Les nouvelles technologies de l’armement et leur utilisation suscitent en effet pas mal d’interrogations. Il est question ici de l’irruption de l’intelligence artificielle et des algorithmes d’analyse dans la dissuasion nucléaire. Une évolution technologique qui risque d’ajouter de la dangerosité à la dangerosité que portent déjà les arsenaux nucléaires en tant que tels. (...)
La fin de New Start pourrait avoir un autre effet selon Jean-Marie Collin, celui de fragiliser le TNP, le traité de non-prolifération des armes nucléaires qui ne lie pas uniquement la Russie et les États-Unis mais bien 191 États. (...)
Un moment de bascule ?
Le monde est à un point de bascule et la menace nucléaire est sous-évaluée, analyse le directeur d’ICAN France Jean-Marie Collin. Ce qui est problématique, avance-t-il, c’est que "tout arrive en même temps" : l’expiration du traité New Start, le second mandat de Donald Trump, la modernisation des programmes nucléaires des pays qui en sont dotés, la crise du droit international, etc.
Un contexte dans lequel l’arme nucléaire est banalisée avec le "risque que le tabou de l’emploi d’armes nucléaires dans le cadre d’une guerre soit franchi". Un constat sévère partagé par Alain de Neve :"La non-reconduction de New Start est réellement un grave problème de sécurité internationale auquel on n’a plus été confronté depuis très très longtemps", conclut-il.