La catastrophe humanitaire et sanitaire continue de frapper la bande de Gaza, malgré un cessez-le-feu censé être en vigueur depuis le 10 octobre. Parmi les victimes, les personnes âgées, ces « oubliés » du conflit qui subissent pourtant de plein fouet une crise multiple.
(...) « Dans les zones de conflit, les personnes âgées font face non seulement à la violence, mais aussi à d’autres graves difficultés, telles que l’inaccessibilité des abris, la perturbation des systèmes d’aide, le manque d’accès aux soins de santé et à d’autres services de base, ainsi qu’à l’exposition à des traumatismes », rappelle l’ONU dans un rapport de juillet 2025 intitulé « Les personnes âgées dans les conflits armés et la consolidation de la paix ».
Les « grands oubliés »
Au cours des 19 premiers jours de la guerre à Gaza en 2023, les personnes âgées représentaient 8,6% des décès, un chiffre considérable au vu de leur poids dans la population. Plus de 4 800 d’entre elles ont été tuées dans l’enclave palestinienne entre octobre 2023 et décembre 2025. Mais ce chiffre n’inclut pas les morts indirectes dues à la crise sanitaire qui frappe cette fragile catégorie de la population. Et au plus fort des frappes israéliennes, certains chirurgiens ont dû agir comme dans les hôpitaux de guerre : faire le tri entre les blessés. (...)
Dans ces conditions, comment rester en vie quand on est souvent multi-dépendant ? (...)
Dans la bande de Gaza, la situation des personnes âgées est inédite par rapport à d’autres conflits. En Ukraine par exemple, il existe des zones où il n’y a pas de combats, où des infrastructures sont disponibles pour les accueillir : dispensaires de santé, hôpitaux, maisons de retraite, etc. Dans l’enclave palestinienne, tout a été ciblé et détruit, et plus de 60 millions de tonnes de gravats exigent d’être déblayées pour pouvoir reconstruire. (...)
Une crise sanitaire négligée
La situation des plus âgés, ainsi passée sous le radar des médias, est pourtant alarmante. « C’est un enfer permanent qui se répète tous les jours. C’est le supplice de Sisyphe », se désole Aymeric Elluin. Et le dernier rapport de l’ONG HelpAge International publié ce 5 février est là pour témoigner de cette souffrance physique mais aussi mentale : les trois quarts des personnes interrogées disent être atteintes d’anxiété, d’insomnie et de solitude.
L’enquête de l’ONG mondiale révèle en outre que 76% d’entre elles vivent dans des tentes surpeuplées, et que 84% estiment que leurs conditions de vie actuelles nuisent à leur santé et leur intimité. Près de 80% ont été déplacées plus de trois fois depuis octobre 2023.
Par ailleurs, vivre dans des terrains vagues aménagés en camps battus par les vents, le froid et la pluie rend les déplacements compliqués, voire impossibles, pour les personnes âgées en fauteuil roulant ou en déambulateur. Certains sont restés chez eux parce qu’ils ne pouvaient pas se déplacer seuls, d’autres parce que, sans moyen de communication moderne, n’ont pas reçu les alertes israéliennes d’évacuation.
Quant aux problèmes de santé, ils sont courants et majoritairement non pris en charge alors que les personnes âgées sont en première ligne de nombreuses maladies chroniques.(...)
Une crise qui perdure
« Pendant les conflits armés, les besoins des personnes âgées sont souvent négligés. À Gaza, elles subissent une dégradation sans précédent de leur état de santé physique et mentale directement liée aux conditions de vie qui leur sont délibérément imposées par Israël pour aboutir à la destruction physique de la population palestinienne sur ce territoire », avance Erika Guevara-Rosas, directrice générale de la recherche, du plaidoyer, des politiques et des campagnes à Amnesty International. L’ONG a, par ses propres recherches, corroboré les conclusions de HelpAge International. (...)
Le blocus qui perdure, les évacuations sanitaires qui se font au compte-gouttes et l’interdiction par Israël de 37 ONG dès la fin du mois de février risquent d’accroître la crise sanitaire déjà négligée qui touche les personnes âgées de la bande de Gaza. Des personnes de plus en plus dépendantes et qui ont pour beaucoup perdu le contact avec celles et ceux qui s’occupaient d’elles, selon un rapport de l’Unrwa de juin 2025. (...)
La mort des mémoires de Gaza (...)
Pour Aymeric Elluin, « l’ensemble de la population de la bande de Gaza fait l’objet d’un génocide. Tout ce qu’elle vit aujourd’hui est démultiplié en termes de souffrances. Il n’y a pas de solution de sortie, il n’y a pas d’échappatoire. Israël continue à mettre en place des conditions d’existence telles que cela doit entraîner la destruction physique totale ou partielle du groupe. Et les personnes âgées, du fait des entraves à l’aide humanitaire, du blocus illégal, sont encore plus vulnérables que d’autres, elles connaissent une crise sanitaire absolument effroyable qui peut donc les tuer ».
Les plus vieux de la bande de Gaza, les mémoires de ce territoire, ont déjà vécu la Nakba de 1948 et les nombreuses guerres lancées par Israël depuis plus de soixante-quinze ans. Plongés dans le dénuement et l’insalubrité la plus totale, ils disparaissent comme d’autres, mais ils sont une génération charnière qui s’étiole peu à peu par le cumul de l’âge et de la situation générale déplorable dans la bande de Gaza. (...)