Reportage · Il y a bientôt quinze ans, le Soudan du Sud proclamait son indépendance. Depuis, l’administration tarde à régulariser ses ressortissants : selon le HCR, 90 % des Sud-Soudanais ne seraient pas encore enregistrés sur les bases de données officielles. Des millions d’entre eux pourraient se retrouver sans nationalité reconnue si rien n’était fait.
Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) distingue deux catégories : les personnes apatrides, qui seraient au moins 18 000 – bien que ce chiffre soit en cours de réévaluation –, et les ressortissants dont la nationalité n’a pas encore été déterminée. Ces derniers constituent la majorité des habitants du Soudan du Sud. (...)
Après l’indépendance, le Soudan dénationalise
Ce casse-tête administratif est le résultat d’une sécession mal préparée. Lors du référendum de janvier 2011, les Soudanais nés dans le sud du pays se prononcent à 99 % en faveur de l’indépendance. Six mois plus tard, la séparation des deux pays est actée. « Au moment de la sécession, le Soudan et le Soudan du Sud ont chacun adopté de nouvelles lois sur la nationalité. Le gouvernement soudanais a retiré la nationalité à toute personne dont il estimait qu’elle avait acquis la nationalité sud-soudanaise. Malheureusement, les personnes dénationalisées par le Soudan sur cette base ont eu du mal à faire valoir leur droit à la nationalité sud-soudanaise, ce qui les a laissées apatrides », détaille Tiana Xavier, chargée du plaidoyer au sein de l’Institute on Statelessness and Inclusion. (...)
De son côté, l’État est empêtré dans une triple crise, économique, politique et sécuritaire, notamment à cause de la guerre qui ravage le Soudan depuis trois ans et qui perturbe les exportations de pétrole, dont le budget du Soudan du Sud dépend à 90 %.
Des exilés qui comptaient sur la nationalité sud-soudanaise
Pour ne rien arranger, le fragile accord de paix qui a fait taire les armes en 2018, après cinq années de guerre, est plus menacé que jamais. (...)
« Beaucoup de personnes déplacées par la guerre avant la sécession vivaient dans d’autres pays, notamment en Ouganda et au Kenya. Elles ont fini par acquérir une nationalité de substitution, à laquelle elles ont renoncé au moment de l’indépendance, dans l’espoir d’obtenir la nationalité sud-soudanaise », détaille Michael Gyan Nyarko, le directeur exécutif adjoint de l’Institute for Human Rights and Development in Africa, une autre ONG signataire du communiqué du 18 février. (...)
Une « méfiance envers les groupes minoritaires » (...)
« C’est une souffrance invisible »
Sans documents d’identité, les portes se ferment automatiquement pour bénéficier des services les plus basiques, comme obtenir un acte de naissance, inscrire son enfant à l’école, obtenir un contrat de travail ou même se faire soigner. (...)
L’espace civique est en outre plus bridé que jamais. Les opposants politiques s’exilent massivement dans les pays voisins depuis l’arrestation de Riek Machar. Et Tiana Xavier de conclure : « Cette instrumentalisation de la nationalité est devenue l’un des moyens les plus efficaces dont disposent les États pour cibler les minorités indésirables, les dissidents politiques et d’autres groupes. » Animu attend une nouvelle session de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, prévue du 11 au 20 mai, qui pourrait, ose-t-elle croire, contraindre le gouvernement sud-soudanais à lui rendre son passeport.
crédit image : South_Sudan_on_the_globe_(Africa_centered).svg : TUBS Africa_(orthographic_projection).svg : Martin23230Sudan_(orthographic_projection)_highlighted.svg : Dinamikderivative work : Spesh531, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons