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Vacances : et si on arrêtait le tourisme ?
Article mis en ligne le 25 juillet 2022

Le tourisme épuise le monde, on le sait. Sa critique radicale reste compliquée, tant il imprègne nos imaginaires depuis 1936. Aujourd’hui, certains s’en détournent et réinterrogent la notion de temps libre.

L’été, les congés payés, le départ en avion ou en voiture, les journées qui s’étirent les doigts de pied enfouis dans le sable chaud d’une plage indonésienne ou aquitaine ou engoncés dans des chaussures de randonnée pour un trek dans les grands parcs américains… Vision de rêve ou fantasme éculé et désormais repoussoir ? Depuis plusieurs années, des voix s’élèvent de plus en plus nombreuses contre les dégâts environnementaux et sociaux du tourisme de masse. Reste à savoir si l’image d’Épinal du départ en vacances, pour une destination lointaine de préférence, peut évoluer.

« En France, l’imaginaire du tourisme est associé à celui de l’émancipation des classes ouvrières en lien avec les luttes du Front populaire », explique à Reporterre Rodolphe Christin, sociologue et auteur de plusieurs ouvrages consacrés au sujet parmi lesquels Manuel de l’antitourisme (éd. Écosociété, 2017) et La vraie vie est ici (éd. Écosociété, 2020). Le tourisme désignait au XVIIIe siècle le périple réalisé en Europe par les jeunes aristocrates britanniques. La bourgeoisie issue de la révolution industrielle s’est ensuite approprié cette pratique au XIXe siècle. C’est en 1936 que les congés payés ont été généralisés à tous les salariés : deux semaines par an d’abord, puis trois, quatre et enfin cinq à partir de 1982.

Mais avoir du temps libre ne suffit pas pour déclencher des envies de départ. Cette aspiration a été favorisée par plusieurs facteurs, dont l’effet d’imitation des classes sociales supérieures mis en évidence par l’économiste et sociologue américain Thorstein Veblen. Le sociologue Pierre Périer, qui s’est intéressé aux vacances des classes populaires, en évoque un autre : « L’État et les organisations syndicales ont eu le souci d’encadrer ce temps pour que les ouvriers ne cèdent pas à l’oisiveté et au vice. Des organisations ont été mises en place, telles que les patronages, avec des séjours visant à favoriser l’intégration et la socialisation des familles. » En parallèle, les Trente Glorieuses (1945-1975) ont été marquées par l’élévation du niveau de vie, qui a favorisé les départs y compris pour les plus modestes, et la montée en puissance de l’industrie touristique avec le soutien de l’État (...)

Et tant pis si chaque année près de la moitié des Français ne partent pas en vacances, dont les deux tiers pour des raisons économiques : « Tout cela a imposé le départ comme une norme sociale très puissante », observe le chercheur.

« L’image du bonheur obligatoire conduit à un surinvestissement des vacances » (...)

Artificialisation des sols, spéculation immobilière, pollution, gentrification...

Sauf que ce modèle du tourisme de masse craque de partout. En 2019, 1,5 milliard de touristes ont parcouru le monde, contre 25 millions en 1950 [1]. Le bilan écologique de cet essor est catastrophique. (...)

Les montagnes n’échappent pas au carnage, couvertes de remontées mécaniques, de canons à neige et de retenues collinaires pour maintenir le tourisme « tout ski ». (...)

Mais la prise de conscience est lente. (...)

Ainsi, la lutte contre le tourisme sexuel impliquant des enfants a débuté dans les années 1990, même si les condamnations restent très rares – cinq en France entre 1994 et 2004 ; des interrogations ont émergé sur les modes de transport touristiques, avec notamment le mouvement suédois « Flygskam » sur la honte de prendre l’avion…
Un tourisme plus écologique et respectueux des populations locales

En parallèle, les aspirations des touristes ont changé. « Aujourd’hui, l’imaginaire des vacances se détourne vers les expériences réalisées hors des sentiers battus, l’insolite et la proximité avec la nature » (...)

Les conséquences sociales et environnementales néfastes perdurent, surtout quand ce tourisme présenté comme plus « durable » s’ajoute au tourisme de masse au lieu de le remplacer. (...)

Il faut dire que les enjeux économiques sont colossaux. Les 250 stations de ski alpin françaises représentent un marché de 10 milliards d’euros de dépenses réalisées par 10 millions de touristes ; 120 000 emplois directs et indirects en dépendent, selon Domaines skiables de France. Plus généralement, le tourisme représentait 10 % du produit intérieur brut (PIB) mondial et 313 millions d’emplois dans le monde en 2018 – 7 % du PIB et 2 millions d’emplois en France. Pas étonnant que l’objectif du gouvernement français ait été de dépasser les 60 milliards d’euros de recettes et les 100 millions de visiteurs étrangers d’ici à 2020, ce qui devait permettre selon lui la création de 300 000 emplois supplémentaires. Pas étonnant non plus que le secteur du tourisme ait été largement soutenu par les pouvoirs publics pendant la pandémie de Covid-19 : 53 milliards ont été versés à cette industrie, à mettre en comparaison avec les 100 milliards déversés dans toute l’économie française dans le cadre du plan France Relance.

Il n’y a pas de tourisme écologique possible (...)

Ceci, parce que le tourisme repose sur la marchandisation du gratuit et la captation par la sphère marchande du temps libre et des économies des travailleurs. (...)

il faut réinterroger la notion de temps libre et celle d’habiter, plaident les auteurs interrogés. Certains, peu nombreux, expérimentent déjà ce mode de vie. Ainsi, quand Pierre Périer a catégorisé les membres des classes populaires qui ne partaient pas en vacances, il a découvert des personnes qui n’aspiraient pas au départ (...)

« Dans les milieux écologistes alternatifs, certaines personnes ne partent pas en vacances mais se déplacent beaucoup. Elles ont adopté une mobilité conviviale, activiste et festive qui n’est pas du tourisme mais est une manière de découvrir et partager des luttes et des prises de conscience, avec souvent une hospitalité gratuite », dit Rodolphe Christin, le posant comme un autre modèle.

Reste que la critique du tourisme reste compliquée, tant il imprègne les désirs et les fantasmes. (...)

une critique radicale reste difficile à porter, notamment parce qu’une partie de l’imaginaire du tourisme s’est bâtie sur la proximité à la nature et l’amitié entre les peuples (...)

Ce que redoute le sociologue, c’est que l’abandon du tourisme vienne moins d’un changement des imaginaires que de limitations économiques et sanitaires sur les déplacements, comme on en connaît déjà avec la pandémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine. « Dans ce cas, le renoncement au tourisme aura un caractère contraint, non planifié et sans doute autoritaire. »