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Une brève et terrifiante histoire de virus s’échappant des laboratoires
Martin Furmanski — 16 avril 2014
Article mis en ligne le 18 avril 2020
dernière modification le 17 avril 2020

Le 12 avril 2014, l’Institut Pasteur publie un communiqué pour le moins étonnant. Il a « égaré » 2.348 tubes contenant du Sras : (...)

Jusqu’à présent, l’Institut ne sait pas ce qu’il s’est passé, même si l’on semble pouvoir écarter la piste de la disparition malveillante et si les échantillons ont pu être détruits « par inadvertance ». Cet épisode nous donne l’occasion de nous pencher sur l’histoire des virus « s’échappant des laboratoires ». L’article de Martin Furmanski, médecin et historien de la médecine, a été écrit avant cet épisode de Pasteur, donc il n’en fait pas mention.

Les dangers sur la santé publique que posent des virus pandémiques, dans le cas où ils s’échapperaient de leurs laboratoires, sont au cœur de bon nombre de débats actuels, du fait notamment d’expériences menées sur des souches hyperactives (des mutations dites à « gain de fonction »). L’objectif manifeste de ces recherches –dans lesquelles des scientifiques manipulent des pathogènes déjà dangereux afin de créer ou d’augmenter leur contagiosité parmi les humains– est le développement d’outils visant à surveiller l’émergence naturelle de souches pandémiques. Du côté de leurs détracteurs, qui s’expriment dans une série de récentes publications scientifiques, le temps est aux mises en garde : les menaces que font planer ces pathogènes à haut-risque dépasseraient, et de loin, tous les bénéfices qu’il est possible d’en tirer.

Le danger d’une pandémie artificielle, causée par une fuite de laboratoire, n’a rien d’hypothétique : on en a connu une en 1977, survenue parce que des scientifiques craignaient l’imminence d’une pandémie naturelle. D’autres fuites de laboratoires, concernant des pathogènes à haut-risque, ont été à l’origine de contagions dépassant le simple personnel des laboratoires concernés. L’ironie de la chose, c’est que ces établissements travaillaient sur ces pathogènes dans le but de prévenir les épidémies qu’ils allaient eux-mêmes provoquer. Leurs conséquences tragiques ont donc souvent été qualifiées de « prophéties auto-réalisatrices ». (...)

si un pathogène apparaît dans la nature sans y avoir auparavant circulé pendant plusieurs années, voire plusieurs décennies, on peut soupçonner qu’il s’est échappé d’un laboratoire. Un laboratoire qui l’a stocké dans sa forme inerte pendant un certain temps et sans la moindre accumulation de modifications génétiques –l’équivalent, en d’autres termes, du gel de son évolution naturelle.

1976-1977| La terreur de la grippe porcine et la pandémie de grippe humaine H1N1 (...) Le virus H1N1 humain réapparaît en 1977, en Union soviétique et en Chine. Des virologistes, se fondant sur des tests sérologiques et génétiques précoces, suspectent rapidement une fuite de laboratoire pour un virus datant de 1949-1950. Des soupçons ensuite confirmés grâce aux progrès des techniques de génomique.

En 2010, cette confirmation devient un fait scientifique : « Le cas le plus célèbre d’une souche virale échappée d’un laboratoire concerne la ré-émergence de la grippe A H1N1, observée pour la première fois en Chine en mai 1977, et quelques temps après en Russie », affirment des chercheurs. Le virus a sans doute fuité d’un laboratoire qui préparait un vaccin à base d’une souche atténuée de H1N1, et ce pour répondre à l’alerte déclenchée par la pandémie américaine de grippe porcine. (...)

Aujourd’hui, le grand public demeure quasiment ignorant des origines laborantines de la « grippe russe » de 1977, et ce malgré une analogie évidente avec les craintes que peuvent susciter d’éventuelles pandémies de grippe aviaire H5N1 ou H7N9, et d’autres expériences à « gain de fonction ». Les conséquences d’une fuite d’un virus aviaire extrêmement létal, doté d’une contagiosité accrue, seraient à l’évidence bien plus graves que la fuite de 1977, qui ne concernait qu’une souche « saisonnière » et sans doute atténuée, et une population majoritairement immunisée. (...)

Années 1970 | Fuites de variole en Grande-Bretagne (...)

Années 2000 | Flambées de Sras, après l’épidémie principale (...)

Le Sras n’a pas réémergé naturellement, mais on dénombre 6 fuites de laboratoires de virologie : une à Singapour et une à Taïwan, et quatre dans un même laboratoire de Pékin. (...)

Ces histoires de fuites de pathogènes ont plusieurs trames communes. Des failles techniques non-détectées, comme avec les cas britanniques de variole et de fièvre aphteuse. Des préparations mal inactivées de pathogènes dangereux, manipulées dans des zones où la biosécurité n’est pas optimale, dans les fuites du Sras et de l’EEV. La première infection, ou patient-zéro, qui survient chez une personne qui ne travaille pas directement en contact avec le pathogène qui l’infecte, comme dans les cas de Sras ou de variole. Dans ces cas-là, il y a aussi le problème d’un personnel mal formé et de procédures de biosécurité mal appliquées, qui contredisent les efforts d’agences nationales et internationales.

Difficile d’être rassuré par le fait que, malgré des avancées techniques dans le confinement des laboratoires, et une demande politique accrue pour des procédures de biosécurité rigoureuses lors de manipulations de dangereux pathogènes, des fuites potentiellement à très haut risque surviennent quasiment tous les jours : en 2010, 244 rejets non-intentionnels d’« agents sélectifs » susceptibles d’entrer dans la composition d’armes biologiques ont ainsi été rapportés.

Quand on regarde le problème d’un œil pragmatique, la question n’est pas de savoir si ce genre de fuite provoquera un jour une épidémie majeure dans la population, mais plutôt de connaître le pathogène qui en sera responsable et de réfléchir à des moyens de contenir la fuite, si jamais elle peut l’être.

Des expériences qui augmentent la virulence et la contagiosité de pathogènes dangereux ont été financées et réalisées, notamment avec le virus de la grippe aviaire H5N1. L’opportunité de réaliser de telles expériences –en particulier dans des laboratoires universitaires, situés dans des zones urbaines densément peuplées, et où un personnel potentiellement exposé est en contact quotidien avec une multitude de citoyens ignorant qu’ils peuvent être contaminés– est clairement problématique.

Si de telles manipulations doivent être autorisées, la prudence voudrait qu’on les effectue dans des laboratoires isolés, avec un personnel séquestré du reste de la population et devant obligatoirement en passer par une période de quarantaine avant de retourner à la vie civile. Car ce que l’histoire nous enseigne, ce n’est pas un si, mais un quand l’ignorance de telles mesures nous en coûtera en santé et en vies. Et des vies sans doute très nombreuses.

Martin Furmanski