
Pendant près de deux ans, Jitarth Jadeja a sombré dans l’univers de QAnon, nébuleuse conspirationniste pro-Trump selon laquelle le monde serait secrètement contrôlé par un groupe de satanistes pédophiles. « D’une certaine manière, c’est presque rassurant de se dire qu’il existe une cabale maléfique qui nous dirige, raconte aujourd’hui Jitarth. C’est une réponse simple à une réalité complexe. Parce que l’idée que personne n’a le contrôle, que nous sommes tous en train d’errer sur un rocher qui flotte dans l’espace, est trop terrifiante. »
Cela peut paraître contre-intuitif quand on parle de théories aussi anxiogènes, mais plusieurs travaux de recherche ont montré que les gens se tournent vers le conspirationnisme justement lorsqu’ils se sentent anxieux ou désemparés et ont besoin de retrouver une sensation de contrôle.
« L’être humain, de manière globale, a horreur du hasard et n’aime pas les explications qui reposent sur des éléments aléatoires, explique Sylvain Delouvée, psycho-sociologue à l’université Rennes 2 et spécialiste des croyances collectives. Ce besoin de sens et cette détestation du hasard nous amènent à trouver les explications complotistes séduisantes parce qu’elles donnent réponse à tout. »
Cette quête de sens et de contrôle peut expliquer le succès que semblent rencontrer les théories du complot auprès d’un large public, depuis plusieurs années.
La crise du Covid n’a fait qu’exacerber la défiance de la population envers les autorités et le discours officiel. Face à l’incertitude, la tentation de trouver des réponses simples à des questions complexes est d’autant plus grande et les théories du complot toujours plus populaires. (...)
Et si beaucoup consomment et partagent ces thèses sans forcément y adhérer complètement, certaines théories, comme celles du QAnon, ont pris une ampleur sans précédent cette année. Jusqu’à infiltrer le discours politique américain lors des élections : vingt-sept candidat·es au Congrès étaient des supporters de « Q » et deux d’entre eux ont été élus.
Pour beaucoup, la croyance en des théories du complot se résume à échanger quelques liens avec ses proches. Mais d’autres, comme Jitarth, sombrent dans le conspirationnisme, parfois jusqu’à se perdre eux-mêmes.
La plongée
Julien R. a plongé dans le monde du complotisme à la pré-adolescence et n’en est sorti qu’au lycée. (...)
En l’espace de trois ou quatre mois, j’ai eu accès à un nombre incalculable de théories fumeuses. C’était un espèce de fil : tout était lié, ça profitait forcément à quelqu’un et chaque nouvelle théorie semblait appuyer la théorie d’avant, puis celle d’après et ainsi de suite. Le fait que ça vienne d’un adulte, ça donnait aussi de la valeur à tout ça. »
Sa curiosité piquée au vif, Julien cherche alors plus d’informations sur ces théories en ligne : « C’est là qu’internet a consolidé mes croyances sur trois bonnes années. Que j’y crois un peu ou non, tout confirmait ces théories (...)
Leila Hay est tombée dans les théories du complot bien plus récemment. Cette étudiante de 19 ans, originaire du nord du Royaume-Uni, a sombré dans une spirale obsessionnelle autour de QAnon au début du confinement, alors qu’elle était de retour chez ses parents. Tout a commencé lorsqu’elle est tombée sur un post Facebook sur Frazzledrip, une théorie selon laquelle Hillary Clinton –cible privilégiée de QAnon– aurait été filmée en train de pratiquer un rituel satanique sur un enfant. (...)
« Ça s’est mis à dominer mes journées. Dès mon réveil, la première chose que je faisais, c’était regarder mon téléphone parce que j’avais peur que quelque chose d’important se soit passé pendant la nuit, comme une arrestation ou de nouvelles infos. C’était comme une drogue et ça me gâchait la vie. » L’obsession de l’étudiante est l’expression de problèmes plus profonds. « J’ai une personnalité obsessive et je me retrouve facilement accro à certaines choses. Pour moi, QAnon n’était pas une théorie, c’était le symptôme de problèmes de santé mentale. » (...)
La santé mentale a aussi joué un rôle dans la plongée QAnon de Jitarth, même si l’élément déclencheur a été l’échec des médias traditionnels à prédire l’élection de Donald Trump. (...)
Plusieurs années avant de découvrir « Q », il s’était déjà laissé convaincre par d’autres thèses complotistes, comme celle des « Blue Avians », un cocktail conspi rocambolesque mélangeant aliens bienveillants, contrôle des masses, et expérimentations militaires américaines.
Une semaine avant de tomber sur les thèses de QAnon, Jitarth apprend qu’il a un trouble du déficit de l’attention. « Plus tard, j’allais aussi découvrir que j’avais un trouble bipolaire. C’est un tel cliché, on dirait une checklist, ironise-t-il aujourd’hui. Mais, à l’époque, ça faisait presque un an que je m’étais isolé de mes proches parce que je ne comprenais pas ce qu’il se passait dans ma tête. Quand j’ai trouvé “Q”, ça m’a donné un sens de contrôle ». (...)
Un des attraits de l’univers conspirationniste pour ses disciples est le sentiment d’exclusivité, et souvent de supériorité, que les théories leur confèrent. Plusieurs articles de recherche en psychologie des théories du complot le montrent. (...)
Mais derrière ce sentiment de supériorité se cachent un isolement et une anxiété accrus. (...)
« Ce sentiment de décalage avec le reste du monde, ça crée énormément de frustration et d’anxiété. Vous avez l’impression de ne pas avoir votre place et vous vous sentez encore plus à l’écart, seul, et aliéné que vous ne l’étiez avant. »
Évidemment, la nature et le contenu des théories alimentent l’anxiété. (...)
« J’ai abandonné tout ce que j’aimais parce que j’étais convaincue qu’on essayait de me faire un lavage de cerveau. »
Les « croyances » de Julien (...)
Retour au réel
Comment sortir de cet engrenage ? Au risque d’en décevoir certains, les articles de fact-checking et de debunking (discréditer un concept ou une théorie) n’ont pas eu l’impact escompté sur Julien à l’adolescence. « Ça avait l’effet opposé, affirme-t-il aujourd’hui. Quand je voyais des contre-documentaires, je me demandais “pourquoi est-ce qu’ils essaient de prouver ça ?”, je me disais que si le fact-checking existait, c’était justement qu’il y avait un problème. »
Non, le déclic de Julien a eu lieu un après-midi alors qu’il étudiait seul au foyer de son lycée. (...)
L’isolement lui pesait et il a commencé à se demander pourquoi personne, parmi ses pairs, ne partageait ses idées. « Je me rappelle du déclic parce que, physiquement, d’un coup, j’ai eu comme des palpitations. Je me suis dit : “Mais pourquoi je crois en tout ça ? Peut-être que tous les autres sont normaux, peut-être que c’est moi et mes croyances le souci”. C’était la première fois que j’envisageais ce scénario, peut-être que tout ça était faux. » (...)
« Mes croyances ont commencé à s’effriter et je me suis dit “mais c’est pas possible, comment j’ai pu croire à tout ça ?” »
Si c’est l’isolement de Julien qui l’a mené à cette remise en question, Leila, elle, a été aidée par sa mère. (...)
Et après ?
Pas facile de revenir à la normale quand on a vécu avec les théories du complot. Pendant six mois, QAnon avait tellement envahi le quotidien de Leila qu’elle ne savait ensuite plus comment occuper ses journées. (...)
La jeune femme se concentre depuis sur son anxiété et ses problèmes de santé mentale
Quant à Julien, ce qui lui est resté de cette expérience, c’est surtout la peur d’être crédule. (...)
Pour Jitarth, « le plus important c’est de toujours accepter et se dire qu’on peut avoir tort ».
Parler à ceux qui croient
La question de savoir comment convaincre et parler à ceux qui souscrivent à des théories du complot préoccupe de plus en plus scientifiques et journalistes. Et tout le monde s’accorde à dire qu’il n’y a pas de solution miracle. (...)
Cela ne veut pas dire qu’il faut renoncer à échanger avec quelqu’un qui croit à des théories du complot. Au contraire, selon le chercheur : « Le pire serait de rejeter ou de fustiger tout discours qui serait en opposition à la version officielle en refusant la discussion. Le plus important c’est de maintenir le lien social et de maintenir la discussion. » (...)
Quand Jitarth a compris que les théories QAnon auxquelles il avait cru étaient fausses, il a décidé d’écrire un message sur un forum Reddit anti-QAnon pour partager sa prise de conscience. Son texte a été très bien accueilli par les membres du groupe qui l’ont félicité pour sa démarche. (...)