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Mediapart
« Uber Files » : un asservissement volontaire aux intérêts privés
Article mis en ligne le 14 juillet 2022

L’enquête des « Uber Files » offre un dévoilement du mode de pensée ce gouvernement : ce n’est pas tant une capitulation qu’un asservissement volontaire aux puissances de l’argent et à leurs modèles. Au nom de la start-up nation.

C’était le premier grand discours de politique économique et industrielle, et peut-être pour tout dire de politique, d’Emmanuel Macron. Le président tout juste élu avait choisi de le délivrer à Vivatech, le rendez-vous des start-up et de l’innovation en France. Ce 15 juin 2017, Emmanuel Macron traça ce qu’il entendait faire de son mandat : « Je veux que la France soit une start-up nation. Une nation qui pense et agit comme une start-up. » (...)

Cinq ans plus tard, la formidable enquête sur les pratiques d’Uber mises à jour par le Consortium international des journalistes d’investigation (CIJI) , publiée notamment par Le Monde, Radio France et The Guardian, vient dévoiler l’envers de ce que sous-tendait ce discours. (...)

le dossier « Uber Files », avec ses milliers de mails, d’échanges, de textes, de notes nous offre un dévoilement de ce que ce pouvoir cherchait à masquer : ce n’est pas tant une capitulation qu’un asservissement volontaire aux puissances de l’argent. (...)

Bravache, Emmanuel Macron assume. Au nom de l’efficacité. « J’étais ministre. Le ministre que je suis a fait son travail. On a trop vu une espèce d’ambiance qui serait que voir les chefs d’entreprise, en particulier étrangers, ce serait mal. Je l’assume à fond. […] Cela a toujours été officiel, avec des collaborateurs. J’en suis fier. S’ils ont créé des emplois en France, je suis hyperfier de ça. Et vous savez quoi ? Je le referai demain et après-demain » (...)
Avant de déclarer vulgairement : « Ça m’en touche une sans faire bouger l’autre. » Preuve, malgré tout, d’une certaine nervosité sur un dossier censé « être vide ». (...)

Il y a chez lui non seulement une adhésion mais une fascination pour ce monde de milliardaires qui dominent le monde. Il veut en être ou au moins être sur la photo avec les grands de ce monde-là, ceux qui ont réussi. Et pour cela, depuis ses débuts à la commission Attali en 2009, qui a forgé sa conception du monde économique, il est prêt à beaucoup. (...)

il semble adhérer à la croyance des libéraux les plus doctrinaires du XVIIIe siècle, pour lesquels l’argent vient en quelque sorte récompenser la vertu et la fortune est la manifestation de la « main invisible » de Dieu. En bref, leurs milliards sont la consécration de leurs qualités. Cela vaut aussi bien pour Bernard Arnault (LVMH) que pour Larry Fink (BlackRock) ou Jeff Bezos (Amazon).
La disruption, synonyme de casse sociale

Dans les écrits publiés dans le cadre de l’enquête « Uber Files », Emmanuel Macron insiste à plusieurs reprises sur le parallèle qu’il convient de dresser entre lui et le fondateur d’Uber, sur une sorte de communauté de destin entre les deux hommes. (...)

La « disruption » à laquelle se réfère Emmanuel Macron s’inscrit dans la tendance la plus libertarienne, la plus régressive du capitalisme. L’État n’est pas seulement le mal absolu mais toute règle, toute de loi est considérée comme néfaste. Loin d’être une entreprise de « libération », de « modernisation », Uber est le modèle d’un technoféodalisme, selon la définition de Cédric Durand, qui entend n’avoir aucune limite à sa volonté de puissance et de domination. (...)

La casse du droit social, de toutes les règles de protection, est une composante essentielle de ce modèle. Y compris en passant par le recours à la violence. « Cela vaut le coup », prône son fondateur lorsque le groupe envisage des affrontements directs avec les taxis en France. Il sera débarqué par la suite, après des accusations de harcèlement et de maltraitance (...)

Si Uber a tellement intégré cette violence sociale, c’est que le groupe n’a pas d’autre moyen de différenciation. En dépit de ses algorithmes et de ses plateformes, la société n’offre pas d’avantages tels qu’ils lui permettent de s’imposer par rapport à ses concurrents. Sa seule marque de distinction par rapport à eux, c’est le cassage de prix, obtenu par la régression sociale. Et même cela ne suffit pas à affirmer le succès économique de son modèle : depuis sa création en 2019, Uber, malgré ses 17 milliards de dollars de chiffre d’affaires, ses 41 milliards de capitalisation boursière, n’a jamais gagné d’argent.

Emmanuel Macron a-t-il pris une fois le temps de regarder ces chiffres ? Des géants du numérique, il a retenu surtout la leçon que la régression sociale, le contrôle des personnes sont des dégâts collatéraux acceptables, voire justifiables, comme son quinquennat l’a prouvé à maintes reprises, s’ils permettent d’avancer. Non pas vers des lendemains qui chantent, vers le progrès – dans son discours à Vivatech de juin 2017, le mot n’est pas prononcé une seule fois –, mais vers « l’innovation » – terme prononcé 24 fois dans le même discours.

La politique du solutionnisme technologique (...)

La première marque de ce mode de gouvernement se retrouve dans le rapport Attali, dont Emmanuel Macron a été la principale plume. Derrière des thématiques ronflantes, comme la « libéralisation de la croissance », « la modernisation du dialogue social », « un État stratège et efficient », les participants avaient listé une série de sujets, censés être les points de blocage de la société, ressemblant à un inventaire à la Prévert. Tout y passait, de l’éducation aux professions réglementées, en passant, bien sûr, par les taxis. (...)

Depuis plusieurs années, le Conseil constitutionnel et le Conseil d’État ne cessent d’alerter le gouvernement sur l’illisibilité de la loi, la mauvaise qualité des textes législatifs devenus de vrais fourre-tout, sur l’absence d’études d’impact, qui représentent autant d’atteintes au bon fonctionnement démocratique. Aucune de leurs remarques n’a entraîné de changement. De la loi Pacte à celle sur la sécurité intérieure, les textes et les mesures s’empilent sans ligne directrice, permettant l’introduction à tout moment d’amendements « clés en main » bienvenus pour la défense de quelques lobbies. Cela a été vrai pour la réforme du Code du travail, les différents changements fiscaux, la levée de l’interdiction des néonicotinoïdes, ou tant d’autres domaines. Car rien de ce qui touche à l’État n’échappe aux appétits privés, et le gouvernement n’entend pas y faire obstacle.
Une administration parallèle

« Tout était officiel », assure aujourd’hui Emmanuel Macron pour justifier son rôle auprès d’Uber. Pourtant, aucune des rencontres avec le fondateur d’Uber n’a été inscrite sur son agenda officiel. (...)

Ce n’est pas la première fois que l’existence d’une sorte d’« administration parallèle » est mise au jour dans le parcours d’Emmanuel Macron. Dès son arrivée au secrétariat adjoint de l’Élysée, il a institué des circuits opaques, en dehors du fonctionnement normal des institutions. (...)

Mais rien n’aurait été possible si Emmanuel Macron n’avait pas bénéficié de soutiens explicites au sein de l’appareil d’État. Cela fait des années, désormais, que des chercheurs et des universitaires alertent sur la décomposition de la haute administration, sur le minage intellectuel des élites. Définitivement convertie aux mérites du néolibéralisme, une majorité de ces hauts fonctionnaires ne voit l’État que comme une partie prenante comme les autres, qui doit se soumettre aux règles du privé. Mieux : l’État doit se mettre au service des intérêts privés, toute notion d’intérêt général ayant été balayé au passage

Désormais, les lobbies ont table ouverte dans les différents ministères, sans qu’il soit possible d’évaluer leur action (...)

Dès juillet 2017, à la suite de l’insistance de représentants du CAC 40 dont les noms n’ont jamais été révélés, Emmanuel Macron décidait d’accélérer la suppression de l’impôt sur la fortune et l’instauration de la flat tax sur les revenus financiers. Depuis, les mesures en faveur du capital s’additionnent. En dix ans, les grandes fortunes françaises sont celles qui ont connu la plus forte augmentation de leurs richesses dans le monde occidental, selon le rapport sur les richesses dans le monde établi par Crédit suisse.