Le 2 juin 2018, un chalutier parti des îles Kerkennah en Tunisie pour le sud de l’île italienne de Lampedusa fait naufrage en pleine mer. Au moins 80 personnes périssent, dont 54 de nationalité tunisienne. Cet énième drame de l’émigration illégale confirme que le rêve d’Europe continue d’habiter une population qui ne croit plus aux lendemains qui chantent promis en 2011 par la révolution.
Dans son dernier rapport annuel, le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) note que 6 151 Tunisiens, dont 89 % d’hommes et 544 mineurs non accompagnés, ont atteint l’Italie en 2017 (1). Les interventions des garde-côtes se multiplient (...)
Les causes du départ sont, hélas, trop connues : au chômage endémique et au manque de perspectives, notamment dans les régions défavorisées ou dans les banlieues populaires des grandes villes côtières, s’ajoute un flou politique qui inquiète une population déjà stupéfaite d’apprendre que près de 3 000 de ses jeunes sont partis se battre en Syrie et en Irak. (...)
Alors que l’inflation s’aggrave, que la dévaluation rampante du dinar se poursuit, que le tourisme — pénalisé par les attentats terroristes — ne retrouvera pas de sitôt l’ampleur des années antérieures, que les conflits sociaux se multiplient, avec ou sans l’aval de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), les réponses aux défis structurels (chômage des jeunes diplômés, sous-développement de la Tunisie de l’intérieur) sont en rade. (...)
l’Union n’a rien d’autre à proposer qu’un accord de libre-échange complet et approfondi (Aleca). En échange d’une « plus grande intégration économique à l’Europe », laquelle demande à être précisée, la Tunisie est invitée à baisser ses droits de douane dans tous les secteurs, agriculture comprise.
On n’ose imaginer les conséquences sociales d’une plus grande ouverture de l’économie tunisienne, mais le FMI n’en a cure lui non plus. Le grand prêteur mondial a, semble-t-il, décidé que la Tunisie ne bénéficierait pas d’un traitement de faveur, fût-ce au nom du soutien à apporter à une démocratie naissante. Pour obtenir l’aide financière dont il a besoin, son gouvernement devra tailler dans les effectifs publics, baisser ou supprimer les subventions et lancer des privatisations que même le régime de M. Zine El-Abidine Ben Ali se refusait à mettre en œuvre, pour des raisons de souveraineté et de prudence politique. Comme en d’autres temps et en d’autres lieux, le FMI concocte un joli programme social qui ravira les réseaux de passeurs actifs dans la région de Sfax et de Zarzis…
La Tunisie post-Ben Ali n’a pas bénéficié d’une aide européenne massive pour réussir sa transition démocratique. Celle-ci se poursuit néanmoins, alors même que le reste du monde arabe est miné par les conflits, par le retour en force de l’autoritarisme et par la polarisation entre formations séculières et courants politiques religieux. En juin 2018, la Commission des libertés individuelles et de l’égalité (Colibe) tunisienne a proposé au gouvernement d’ambitieuses réformes de société (...)