C’est un rapport qui fait plus de 500 pages, portant sur trois défis climatique et sociaux dont ne dépend rien de moins que la survie de l’humanité. C’est d’abord le défi climatique qui fait l’objet de cet article.
C’est un aréopage de 24 économistes de toute provenance (8 français, 8 européens, 8 américains) qui ont été incités par Jean Tirole, prix Nobel d’économie en 2014, et Olivier Blanchard, ancien économiste du FMI, à plancher sur les grands défis économiques de la France (titre du rapport, commandé par l’Élysée en janvier 2020).
La première thématique traitée est celle du climat, vue à travers les enjeux liés à l’économie. Si, en ce qui concerne le premier volet - le climat - le rapport constate les coûts économiques liés à la lutte contre le réchauffement climatique, d’autant plus considérables que l’on tardera à agir, on peut regretter qu’il s’agisse d’un débat entre économistes, qui exclut historiens, philosophes sociologues et même scientifiques, ce qui confirme la volonté générale dénoncée par Greta Thunberg d’exclure ces derniers du débat. Une économiste politique regrette même "l’entre-soi" de cette commission et regrette aussi que le débat n’ait pas été ouvert "aux citoyens et-ou aux corps intermédiaires (associations, collectifs, syndicats, ONG, partis politiques)"
La prise de conscience écologique s’est accélérée dans la société française : devant les manifestations du changement climatique (...)
90% de français pensent même qu’il est d’origine anthropique et que, par conséquent, il peut être maîtrisé, au moins en théorie. Mais il ne faut pas que cette maîtrise repose sur de fausses solutions, comme c’est le cas en ce qui concerne le secteur aérien qui est un bon exemple de discours "écoblanchissant" fondé sur le mirage de solutions technologiques improbables et, de toute façon, arrivant beaucoup trop tard. C’est aussi cette notion d’urgence, affirmée récemment par la fuite du prochain cri d’alarme du GIEC, qui manque dans le rapport Tirole-Blanchard et c’est là que les scientifiques et les ingénieurs auraient eu leur mot à dire.
Pour Jean Tirole, sans taxe carbone, point de salut : Il faut décider vite d’une taxe carbone [...] Sans elle, il y a peu de chances que l’on prenne les bonnes décisions comme arrêter de rouler aux hydrocarbures ou de consommer des tomates espagnoles ». La taxe carbone a fait la preuve de son efficacité au Royaume-Uni où elle a été instaurée en complément du système européen de quota d’émissions, beaucoup plus favorable aux émetteurs de CO2. (...)
il n’y a pas de justice et donc de légitimité à une taxe carbone, qui est régressive (c’est à dire plus élevée pour les ménages à bas revenus) parce que non-appliquée à des secteurs ultra-polluants comme le transport maritime, routier ou aérien, dont les émissions de gaz à effet de serre sont en croissance rapide. Pour rendre cette taxe carbone acceptable, les économistes proposent plusieurs mesures : la première est la fin des exemptions dont bénéficient certains secteurs (routiers, pêcheurs, agriculteurs, taxis) et en particulier l’aviation civile : on ne peut pas continuer à s’abriter derrière la convention de Chicago, qui est à l’origine des exonérations de taxe sur le kérosène aérien, car elle peut être contournée par des accords bilatéraux entre pays. Mais l’aréopage d’économistes oublie tout simplement que les lobbies sont à l’œuvre pour que les lois ne soient pas promulguées contre leurs intérêts. C’est ainsi que la fantomatique loi "Climat et Résilience" a été complètement vidée de la substance qu’avait voulue pour elle la convention citoyenne pour le climat, malgré la promesse du "sans filtre" faite par Macron.
De plus, il ne faut pas se faire d’illusions : c’est "du sang et des larmes" que nous promet le dispositif de taxe carbone mentionné plus haut : le renchérissement des couts entrainera une augmentation du cout de la vie qui sera d’abord préjudiciable aux plus modestes. C’est pourquoi, ayant tiré les leçons de la crise des Gilets Jaunes, le rapport Tirole-Blanchard préconise de rendre la taxe carbone acceptable en la redistribuant intégralement aux ménages les plus défavorisés. Mais cela signifie qu’il ne faut pas compter sur elle pour générer les recettes nouvelles dont les états ont besoin pour le financement de la R & D nécessaire à la transition écologique.
Les auteurs reconnaissent que de telles mesures de réduction des émissions carbonées appliquées seulement en France n’aurait qu’un effet négligeable sur l’ensemble du monde. Seule une action à l’échelle de l’Europe aurait un effet significatif, d’abord par un effet d’entraînement vis-à-vis des autres pays. (...)
Déjà aujourd’hui, la France est parmi les pays qui produisent l’électricité la plus décarbonée, grâce à la part du nucléaire dans notre production nationale. Le rapport reconnaît la nécessité de produire beaucoup plus d’électricité pour répondre à l’accroissement de la demande liée à l’électrification du parc automobile, aux bâtiments dotés de pompes à chaleur, à la production d’hydrogène. Les besoins vont augmenter de façon colossale et les risques de rupture sont réels, car l’électricité produite devra être décarbonée. Les auteurs préconisent donc l’utilisation du gaz comme un "moindre mal" par rapport au charbon et le maintien de la part du nucléaire. On peut regretter que, de son propre aveu, la commission n’ait pas disposé de l’expertise nécessaire pour évoquer diverses questions (technologies, durée de vie des centrales existantes, coût et fiabilité, stockage des déchets radioactifs, etc.). C’est là que la présence d’experts du secteur aurait été nécessaire et leur absence réduit cette part du rapport à un simple alignement sur la volonté de l’Élysée de continuer à faire du nucléaire le fer de lance de la politique énergétique française, malgré Tchernobyl et Fukushima.
Même s’il y a quelques idées intéressantes dans ce rapport, il apparaît néanmoins pour ce qu’il est : un exercice vide de sens en raison de l’entre-soi des économistes, de l’absence d’expertise qui en résulte, de la simultanéité avec la loi "climat et résilience" qui a déjà décidé de l’immobilisme à venir. C’est un rapport insipide, inodore et incolore, qui méconnait complètement l’urgence climatique, qui évite soigneusement les sujets qui fâchent, par exemple au sujet des mesures fiscales refusées par le pouvoir pour favoriser le ferroviaire par rapport au transport aérien. Ses propositions méconnaissent largement l’influence des lobbies qui pèsent très lourdement sur les décisions du pouvoir. En résumé, il ne faut y voir qu’un exercice de plus d’écoblanchiment voulu par le Pouvoir.