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Sympathies fascistes, oppression coloniale, brutalités anti-ouvrières : la face cachée de l’histoire de Michelin
Article mis en ligne le 24 octobre 2020

Du soutien à l’organisation terroriste d’extrême droite La Cagoule aux terribles conditions de travail imposées dans ses plantations de caoutchouc en Indochine, nous poursuivons notre enquête sur les secrets bien gardés de la firme Michelin. Ses silences en disent long sur les refoulements à l’œuvre dans notre époque.

(...) L’entreprise sort considérablement enrichie de la guerre, et a désormais ses entrées au sommet de l’État. Lors des grèves de 1920, où un ouvrier Michelin trouve la mort, lynché par des jeunes devant l’entrée de l’usine, la répression policière et judiciaire est violente. Les pompiers de l’entreprise projettent de l’eau bouillante sur les manifestants qui menacent d’entrer dans l’usine, les condamnations pleuvent. Édouard Michelin forme une « Garde civique », inspirée par les milices patronales lyonnaises de l’Union civique. Tous les chefs d’équipe y sont intégrés. Elle comprend 200 hommes dotés de matraques, formés au tir et au combat de rue. Leurs opérations coup de poing durant l’entre-deux-guerres contre les leaders politiques et syndicaux des partis ouvriers n’est pas sans rappeler le squadrisme italien, qui a préparé l’accession au pouvoir du fascisme. (...)

C’est ce groupe qui réapparaît en juin 1936 au moment des nouvelles grèves, financé cette fois par Pierre Michelin, le fils d’Édouard. « Quand on s’interroge sur la Cagoule en dehors de Paris et sa banlieue, écrit l’historien Éric Panthou, deux villes sont systématiquement citées : Nice (...) et Clermont-Ferrand. La capitale auvergnate est souvent considérée comme le second centre de la Cagoule après Paris. » La Cagoule, c’est le surnom donné à l’Organisation secrète d’action révolutionnaire et nationale (OSARN), qui assassine entre autres les frères antifascistes (...)

Pierre Locuty est le bras armé d’un autre Clermontois, François Méténier, lors du spectaculaire attentat à la bombe du 11 septembre 1937 contre le la Confédération Générale du Patronat Français, rue de Presbourg à Paris, qui tue deux gardiens de la paix et sert à alimenter la peur du terrorisme d’extrême gauche. On s’en prend aux réfugiés espagnols, avant que Locuty ne soit arrêté en janvier de l’année suivante et ne passe aussitôt aux aveux. Libéré pendant la collaboration, il sera de nouveau interpellé à la Libération. Il complète alors son récit : « Je me souviens qu’en 1937 environ, Méténier m’a dit à Paris qu’il venait d’obtenir 1 million de Pierre Michelin, destiné je pense à l’organisation centrale à Paris, en tout cas, nous n’avons rien perçu de cette somme à Clermont-Ferrand. »

Cette assertion peut être recoupée avec plusieurs notes de polices qui pour l’une évoque des versements de six millions effectués par Pierre Michelin et pour l’autre le cite comme le seul bailleur de l’organisation terroriste ayant versé plusieurs millions. En 1939, le juge Béteille cite les régions de Clermont-Ferrand et de Lyon comme les principaux financeurs de l’OSARN. C’est donc fort opportunément que Pierre Michelin meurt dans un accident de voiture, une semaine avant l’arrestation et les aveux de Locuty. Cinq autres membres de la famille demeurent parmi les suspects, mais aucun ne sera inquiété. (...)

Dans les années 1930, Clermont-Ferrand est un fief de l’extrême droite (...)

Durant tout l’entre-deux-guerres, en-dehors de cette période de crise, la firme Michelin est obsédée par la rentabilité. La journée de huit heures, concession de Georges Clémenceau dans un contexte européen révolutionnaire, devient l’occasion de généraliser les trois-huit. La mutuelle et la présence d’infirmières du travail [2] permettent quand à elles de limiter les arrêts et de rester discret sur les pathologies et les accidents qui pourraient ternir l’image de l’usine.

Le réseau de transport oriente le recrutement vers le monde paysan, réputé plus docile, qui ne quittera la campagne que pour être gardé à vue dans les cités Michelin. On se renseigne auprès des prêtres afin de ne pas embaucher de fortes têtes. Il faut être docile pour entrer chez Michelin. Pour les postes d’encadrement, on en demande sans doute un peu plus : parmi les suspects de 1938 listés par la police clermontoise comme membres de La Cagoule, on trouve dix membres sur les douze qui constituent la direction de Michelin.

À cette époque, Michelin a des liens étroits avec les familles Agnelli et Pirelli, soutiens inconditionnels de Mussolini et de sa politique. (...)

« si les publications en France de la firme clermontoise sont muettes sur l’existence de plantations en Indochine et sur les conditions des coolies s’assimilant à celle des esclaves, il n’en est pas de même de la revue italienne (...) Bibendum ». La légendaire discrétion des Michelin n’aurait-elle pour mesure que ce dont on peut ou non tirer profit ? Le fait est que la présence de Michelin dans l’Indochine coloniale et postcoloniale est longtemps restée en France à une lecture édulcorée [4]. Pourtant, la firme demeurera au Sud Viêt Nam jusqu’à la chute de Saigon.

C’est par une traduction anglaise de 1985 qu’Éric Panthou découvre l’existence du récit de Trần Tử Bình. Aux États-Unis, ce livre est devenu un classique des Vietnam Studies et est considéré comme le plus fiable sur la condition ouvrière dans les plantations. En langue anglaise, malgré l’intérêt pour l’histoire de l’hévéa en Indochine manifesté Outre-Atlantique, il constitue l’une des seules sources accessibles sur Michelin, qui a obstinément fermé son accès aux archives à tous les chercheur, d’où qu’ils viennent, à l’exception des rares qu’il a commandités. (...)

Michelin, en exportant son obsession tayloriste sans la moindre préoccupation pour les spécificités locales, s’est enfoncé dans une spirale de violences et de répression, créant les conditions pour la structuration d’un mouvement communiste qu’il redoutait tant. Loin de faire amende honorable, après le meurtre en 1927 d’un assistant français, la répression des émeutes de 1930 et l’assassinat de trois coolies deux ans plus tard, Michelin enverra en 1936-1937 deux dirigeants ouvertement d’extrême droite en mission contre l’hydre marxiste.

Manœuvrant en haut lieu, fort de son image d’entreprise patriote, Michelin a pourtant multiplié au début des années 1920 nombre de dérogations et de passe-droit, lui permettant d’avoir le contrôle sur toute la chaîne de production et de tirer un profit considérable de la matière première. Refusant d’adhérer jusqu’en 1937 au Syndicat des planteurs de caoutchouc de l’Indochine, Michelin parvient par son action à se faire détester jusque par le gouverneur de Cochinchine (...)

En 1992, quand le Viêt Nam décide de rouvrir le pays aux capitaux étrangers, étasuniens compris, Michelin se voit adresser une fin de non-recevoir. Cela suffit à prouver qu’ici au moins, on n’a rien oublié.