Plus de 15 millions d’hectares ont brûlé cet été au Canada, relâchant plus de gaz à effet de serre que l’ensemble des activités humaines qui ont lieu au pays en une année. Sommes-nous entrés dans « l’ère du feu » ? C’est ce que croit un historien américain. Voici ce qu’il en est réellement.
Deux études importantes sont parues coup sur coup cet été. La première nous confirme ce dont on se doutait déjà : les changements climatiques ont joué un rôle important dans la formation des feux de forêt québécois. Ils ont rendu deux fois plus probables les conditions météorologiques extrêmes qui leur sont favorables et les feux 50% plus intenses.
L’autre confirme ce qu’on redoutait : une partie des forêts québécoises qui ont brûlé durant cette période ne se régénérera probablement pas. (...)
Dans cet ouvrage, l’historien environnemental argue que l’humain est entré dans le pyrocène, une ère géologique similaire à l’ère glaciaire, caractérisée par l’ingérence humaine dans son environnement en conséquence de son pouvoir monopolistique sur le feu. Résultat : une pyrogéographie, un territoire défini par les mégafeux.
Un territoire changé à jamais
Au Québec, le professeur Yan Boucher, directeur de l’Observatoire régional de recherche sur la forêt boréale, s’est penché sur les 1,5 million d’hectares partis en fumée au cours des derniers mois.
Ce qu’il a découvert est inquiétant. Sur près de 300 000 hectares, il craint un accident de régénération.
« On pense que la trajectoire va évoluer vers des landes forestières. Quand on parle de résilience, c’est un cas éloquent. On va passer d’une forêt vers un état non forestier », explique-t-il.
C’est que les peuplements qui ont brûlé dans cette zone étaient trop jeunes pour se régénérer. (...)
Une forêt qui a moins de 50 ans a peu de chances d’avoir produit des graines et donc de se régénérer naturellement. (...)
Notre puits de carbone est mort (...)
En fait, depuis 2002, la forêt canadienne n’est plus un puits de carbone. Elle est maintenant une émettrice nette.
« Quand le protocole de Kyoto a été négocié, le Canada ne voulait rien faire parce qu’il disait : ma forêt va tout capter », se souvient la chercheuse.
Mais, dès quelques années plus tard et depuis ce temps, les épidémies d’insectes dans l’Ouest canadien et, bien sûr, les feux de forêt, ont transformé notre puits de carbone en émetteur.
Tout ces GES relâchés dans l’atmosphère y demeurent et accélèrent le réchauffement climatique.
Avons-nous basculé ?
Ce que les scientifiques redoutent, c’est l’atteinte d’un « point de bascule » tel que défini par le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC).
« C’est le moment où l’écosystème arrête de capter du gaz carbonique pour commencer à en émettre », précise Catherine Potvin.
« À partir de ce moment-là, la roue s’emballe et tous nos efforts pour essayer de contrôler le climat se font à contre-courant », illustre-t-elle. (...)
Le professeur Yan Boucher de l’Université du Québec à Chicoutimi parle pour sa part de probabilités.
« Pour l’instant, 2023 était une année extraordinaire. Mais les chances que ces événements-là se répètent augmentent à mesure que la température augmente. Si on poursuit vers notre augmentation de température et qu’on dépasse les records, année après année, on peut assister à un point de bascule parce que ces forêts-là vont avoir beaucoup de difficulté à se régénérer », dit-il.
Mais pour Catherine Potvin, il est très clair qu’on s’approche dangereusement du point de bascule... à moins qu’on soit déjà en train de glisser. (...)
Trop peu trop tard
Les écosystèmes sont « formidables », ils vont rebondir, précise la spécialiste. Mais les GES qui ont été émis ne vont pas disparaître et notre budget carbone mondial est presque épuisé.
Les forêts partent en fumée beaucoup plus rapidement que le rythme auquel on peut les reboiser. (...)
« On ne peut pas attendre encore 10 ans pour que nos politiques climatiques deviennent efficaces », insiste Mme Potvin.
Tel un mot-clic qui fait réagir et sur lequel les médias se sont jetés, le pyrocène n’est qu’une théorie.
Mais avec l’actualité des dernières semaines, impossible de ne pas reluquer de ce côté.