Sa tablette Galaxy l’a propulsé sur le devant de la scène, au point qu’il dépasse Apple. Du coup, Samsung et son concurrent se livrent une guerre sans merci devant les tribunaux et les instances internationales. Mais, au-delà de l’électronique, le groupe sud-coréen, aux activités multiformes, constitue un conglomérat si puissant qu’il influence aussi bien la politique que la justice ou la presse du pays.
(...) Le groupe étend ses tentacules des chantiers navals au nucléaire, de l’industrie lourde à la construction immobilière, des parcs de loisirs à l’armement, de l’électronique à la grande distribution et même aux boulangeries de quartier, sans oublier le secteur des assurances ou encore les instituts de recherche. Il forme ce que l’on appelle un chaebol, sans équivalent dans le monde (1).
« En Corée du Sud, déclare Park Je-song, chercheur au Korean Labor Institute (KLI), vous naissez dans une maternité qui appartient à un chaebol, vous allez dans une école chaebol, vous recevez un salaire chaebol — car la quasi-totalité des petites et moyennes entreprises en dépendent —, vous habitez un appartement chaebol, vous avez une carte de crédit chaebol, et même vos loisirs et votre shopping seront assurés par un chaebol. » Il aurait pu ajouter : « Vous êtes élu grâce à un chaebol », puisque ces mastodontes financent indifféremment droite et gauche.
Il en existe une trentaine dans le pays, dont Hyundai, LG (Lucky Goldstar) ou SK Group (Sunkyung Group), chacun détenu par une grande famille dynastique. Le plus puissant est Samsung, qui opère dans les nouvelles technologies et soigne son image — le groupe a dépensé 9 milliards d’euros en marketing en 2012 (2) —, même si la saga familiale, avec procès spectaculaires, querelles fratricides, corruption et dépenses somptuaires, ferait passer Dallas pour un feuilleton à l’eau de rose (...)
La légende omet de rappeler que Lee Byung-chul a démarré ses affaires, en 1938, avec l’aval de l’occupant japonais. Elle ne dit pas non plus que le groupe s’est développé avec l’aide sonnante et trébuchante du dictateur Park Chung-hee, qui a apporté terrains, financements, fiscalité réduite, normes spécifiques pour protéger le marché intérieur. Pur produit de la dictature, Samsung conserve de beaux restes.
A 71 ans, le patron actuel « exerce un pouvoir absolu sur les orientations du groupe comme sur le personnel, assure Park Je-song, bien qu’il ne détienne qu’une infime partie du capital » : moins de 3 % (lire « Un contrôle circulaire »). Dès qu’il parle, chacun obtempère sans barguigner. En 1993, foin du sexisme, il lance à l’ensemble du personnel : « Vous devez tout changer, sauf vos femmes. » Du jour au lendemain, produits, méthodes, management sont chamboulés. Cette fameuse « réactivité au marché » fera le succès du groupe et la légende de son chef.
Deux ans plus tard, constatant la piètre qualité des téléphones, M. Lee Kun-hee organise un gigantesque autodafé de cent cinquante mille portables, qui partent en fumée devant les travailleurs ahuris. L’image est retransmise dans la totalité des usines, histoire de montrer qu’un travail bâclé ne vaut pas plus que ce tas de cendres. Le « zéro défaut » devient la norme à respecter et la culpabilisation des travailleurs, un dogme.
Avocat réputé, M. Kim Yong-cheol a travaillé au secrétariat général, le saint des saints, aussi appelé « groupe central pour la réforme » (Reformation Headquarter Group). Il raconte que lors des réunions avec le grand patron, qui peuvent durer plus de six heures, pas un seul cadre ne boit un verre d’eau, de peur d’être contraint d’aller aux toilettes : M. Lee ne le supporterait pas. Nul ne peut parler sans son autorisation. Oser émettre le moindre doute ne viendrait à l’idée de personne. « C’est comme un dictateur. Il ordonne, on exécute. »
Pour les sous-traitants aussi, pas de salut hors la soumission (...)
L’avocat Kim Yong-cheol a vécu le système Samsung de l’intérieur. Pendant « sept ans et un mois », précise-t-il, il a mis son talent au service du grand homme et de ses pratiques plus ou moins licites : double comptabilité, caisses noires pour acheter journalistes et élus, comptes cachés pour subvenir aux besoins personnels, dont ceux de Mme Lee, grande amatrice d’art contemporain. « Je suis resté jusqu’au moment où j’ai découvert qu’on avait ouvert un compte bancaire à mon nom crédité de plusieurs dizaines de millions de wons (4). »
Il démissionne en 2005. Deux ans plus tard, une commission d’enquête est lancée. M. Lee Kun-hee écope de trois ans de prison avec sursis pour fraude fiscale et abus de confiance… avant d’être amnistié par le président de la République d’alors, M. Lee Myung-bak (5), lui même ancien patron d’une filiale de Hyundai. (...)
Excédé par cette injustice, M. Kim Yong-cheol trempe sa plume dans l’acide et publie en 2010 Penser Samsung (6).Il y détaille les exactions de la famille et la corruption jusqu’au plus haut niveau de l’Etat : « Je devais apporter la preuve que je ne mentais pas. » Aucun des trois grands journaux, Chosun, JoongAng et Donga — « Chojoodong », comme on nomme ici cette presse de connivence — n’accepte d’encart publicitaire pour le livre. Aucun n’en rendra compte. Tous sont liés à Samsung par la publicité, par les enveloppes régulièrement versées aux journalistes, ou par des relations intimes avec la famille. Seul Hankyoreh brisera l’omerta, ce qui lui vaudra d’être privé des annonces publicitaires du groupe.
Les réseaux sociaux feront néanmoins connaître le livre, qui se vendra à deux cent mille exemplaires. Beau succès de librairie, mais toujours pas d’emploi pour l’avocat. (...)
quand, après des mois et des mois de procédures pour que soit examiné un cas précis, l’agence publique d’indemnisation mandatée par l’administration entre enfin en lice, elle ne manque pas d’inclure dans la commission un médecin… Samsung (13) dont la voix est prépondérante.