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SDHI, ces pesticides épandus massivement qui s’attaquent à tous les êtres vivants
Article mis en ligne le 21 février 2020

Connaissez-vous les SDHI ? Ces nouveaux fongicides, censés s’attaquer seulement aux champignons qui menacent les récoltes, s’en prennent en fait à tous les êtres vivants. Un « danger immense » selon des scientifiques. Le journaliste Fabrice Nicolino leur consacre son dernier ouvrage, Le crime est presque parfait. Entretien.

Fabrice Nicolino [1] : Les SDHI sont des fongicides : ils s’attaquent aux champignons et moisissures. Arrivés en France surtout après 2013, ces pesticides sont épandus sur environ 80% des surfaces de blé et d’orge, mais aussi sur les tomates, les semences, les pommes de terre, la vigne, les arbres fruitiers. On en trouve également sur les terrains de foot et sur les terrains de golf.

Comment opèrent-ils ? Ils s’attaquent à la fonction respiratoire des cellules des champignons – la « SDH », ou succinate déshydrogénase. Vendus comme des produits « à cible » – ne s’attaquant qu’aux champignons –, les SDHI ne font en fait aucune différence entre les êtres vivants : ils s’attaquent à la fonction respiratoire des champignons, mais aussi à celle des vers de terre, des abeilles et des êtres humains. Or, les défauts et déficiences de la SDH peuvent entraîner de nombreuses maladies souvent épouvantables. (...)

Mais l’Anses ne dit rien. Pendant des mois, l’agence reste silencieuse. Cela amplifie l’indignation de Pierre Rustin qui décide, avec neuf autres scientifiques, de lancer une seconde alerte via la publication d’une tribune dans Libération.

L’Anses se retrouve alors obligée de sortir de son silence... Elle convoque Pierre Rustin et ses neuf collègues le 14 juin 2018. Huit mois après la première alerte. Comment se passe cette rencontre ?

Malheureusement, assez mal. Plusieurs des scientifiques qui ont assisté à cette rencontre en parlent encore aujourd’hui comme la pire journée de leur vie professionnelle, tant ils se sont sentis méprisés et peu pris au sérieux (...)

« J’ai senti qu’on était dans la position de ceux qui font du bruit et qui embêtent », dira l’une des scientifiques présentes. (...)

Les tests pratiqués par les industriels pour obtenir leurs autorisations de mise sur le marché (AMM) ne permettent pas de repérer une éventuelle action délétère des SDHI, parce qu’ils ne tiennent pas compte des bouleversements scientifiques des quinze dernières années. L’Anses fait semblant de croire à ce que pensait Paracelse, médecin brillant du 16ème siècle, qui théorisa le concept de « la dose fait le poison ». En d’autres termes : plus on est exposé à un produit, plus c’est dangereux. C’est une vision mécaniste. Mais la chimie de synthèse nous fait entrer dans un autre monde. On sait que, avec les pesticides notamment, ça ne marche pas comme ça. Il y a très souvent des effets non-linéaires.

Avec certaines molécules, moins on est exposé, plus on est empoisonné. Le moment de l’exposition devient crucial : les fœtus, par exemple, sont particulièrement vulnérable. Et il n’y a pas d’« effets de seuil », c’est à dire pas de dose minimum en deçà de laquelle le produit serait inoffensif. Dès qu’il y a contact, il y a danger. La science réelle a fait exploser le cadre sur lequel repose la réglementation qui encadre la mise sur le marché des pesticides. Mais peu importe. On continue à utilise des tests dont on sait de manière certaine qu’ils ne sont d’aucune fiabilité pour nombre de produits chimiques. (...)

Lors de la réunion du 14 juin 2018, qui s’est tenue à l’Anses, Pierre Rustin a souligné que les tests pratiqués sur les SDHI ne peuvent pas détecter les modifications épigénétiques porteuses du pire. Et l’un des membres présents, côté Anses, a osé dire : « Si vous nous fournissez un test épigénétique simple et bon marché, nous sommes preneurs »... Sachant pertinemment que cela n’existe pas. C’est honteux ! Soit les tests sont nécessaires et on les fait. Soit ils ne servent à rien, et on passe à autre chose. Mais on ne peut en aucun cas se priver d’un instrument de savoir susceptible d’éviter morts et maladies, au motif qu’il serait trop compliqué et trop coûteux ! (...)

Je crois pouvoir dire, après mon enquête sur les SDHI, que l’Anses est incapable de nous protéger. Précisons que l’Anses est issue de la fusion de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) et de l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail (Afsset), dont les histoires sont gangrenées par des des conflits d’intérêts majeurs [4]. Mais je ne crois pas qu’il y ait corruption, ni de près ni de loin, des experts de l’Anses. Et je ne crois pas non plus qu’il y ait le moindre complot : ce n’est pas par vilenie qu’ils soutiennent des produits très dangereux. Ce sont fondamentalement des bureaucrates, qui s’abritent derrière une réglementation mise en place pour que les pesticides puissent être massivement utilisés.

C’est un système extrêmement solide, avec une structuration du déni qui dure depuis l’après-guerre. On sait que des liens étroits sont noués dès les années 1950 entre le ministère de l’Agriculture, l’Institut national de la recherche agronomique (Inra), la FNSEA et les vendeurs de pesticides. Il y a une grande proximité entre les responsables de ces divers organismes. (...)

L’organisme qui délivre les autorisations de mise sur le marché (AMM) ne peut pas être celui qui interdit les pesticides. Il faut absolument séparer ces deux fonctions. (...)

Que faut-il faire face à cette situation, selon vous ?

Mon point de vue est qu’il faut dissoudre l’Anses. Elle a fait preuve de si graves errements qu’ils ne peuvent être que structurels. Cela ne signifiera le chômage pour personne. La fonction sociale de l’agence est éminente et ne saurait disparaître. Je suis même convaincu qu’il y a du travail pour bien plus de monde que les personnes aujourd’hui en poste.

Concernant les SDHI, il faut bien évidemment les interdire. Le 22 janvier dernier, 450 scientifiques ont signé une tribune dans le quotidien Le Monde pour demander l’interdiction de ces pesticides. Par ailleurs, un groupe réunissant scientifiques, associations et députés a déposé un recours devant le tribunal administratif pour demander le retrait des autorisations de mise sur le marché des SDHI. Nous avons donc décidé de ne pas nous laisser faire.

Plus globalement, sur la question des pesticides, les choses changent. Elles doivent changer. Le combat des paysans malades des pesticides qui demandent justice – comme Paul François, le mouvement des Coquelicots, les arrêtés des maires contre les pesticides à proximité des habitations… : tout cela a fait surgir la question des pesticides comme étant très importante. On peut désormais protester haut et fort tous ensemble. Malheureusement, en face, nous avons un gouvernement qui, comme tous les précédents qu’ils soient de gauche ou de droite, laisse une liberté totale à la FNSEA et à l’agrochimie.

C’est une situation incroyable : 90% des Français veulent sortir des pesticides. Et en face, à cause de la cogestion du ministère de l’Agriculture avec la FNSEA et l’agrochimie, rien. C’est un déni de démocratie violent et insultant. Car ces gens défendent des intérêts particuliers. Mais sans révolte sociale, ce système perdurera. Il faut que se lève une contestation radicale.