
Le 1er avril 2013, le géant pharmaceutique Novartis est défait dans sa bataille judiciaire contre l’Inde. Avec ce jugement, la production de médicaments génériques dans le pays est durablement préservée. La presse suisse parle d’une « grosse claque » pour le laboratoire. L’humiliation est d’autant plus grande que les activistes ont réussi à porter le combat pour l’accès aux traitements des malades du Sud dans les rues de la capitale mondiale de l’industrie pharmaceutique : Bâle. Ils nous racontent la mobilisation et ses aléas.
Septembre 2011, Corée du Sud. Conférence sur le sida dans la région Asie-Pacifique. Les activistes qui luttent pour l’accès aux médicaments savent qu’ils se préparent à une bataille capitale sur les brevets des produits pharmaceutiques. Cela se jouera en Inde, autour d’un procès majeur pour l’accès aux médicaments, entre le laboratoire Novartis et le gouvernement indien qui opposera des usages et des interprétations concurrentes de la « propriété intellectuelle ».
Quelles stratégies adopter pour faire prévaloir les droits des malades à travers ce procès ? La tâche s’annonce ardue : le discours alternatif sur les brevets et la « propriété intellectuelle » semble bien trop technique pour susciter la mobilisation collective. Dans ces conditions, comment mettre en échec la multinationale ?
Tout commence en 1993, lorsque Novartis dépose, sans succès, une demande de brevet sur l’Imatinib (mesylate), utilisé notamment contre la leucémie. (...)
Pour les activistes du monde entier, scandalisés par le cynisme de Novartis, il faut donc trouver impérativement le moyen de rendre public ce que trame Novartis à New Delhi. En septembre 2011, différentes organisations coordonnent une campagne commune, intitulée : Novartis : making a killing in profits (« Novartis : une tuerie sur les marchés ») dans laquelle s’engagent entre autres l’ALCS-Maroc, APN+, DNP+, Act Up-Paris et ITPC [1]. L’affiche qui accompagne le slogan met en scène des vautours. Le ton est donné : les malades ne laisseront plus le laboratoire se repaître de leur santé. Et pour marquer la rupture avec le discours de Novartis, la même semaine, les activistes d’Act Up-Paris décident de montrer aux dirigeants du siège français la réalité de la politique du laboratoire : face aux vies cadenassées par les demandes abusives de brevets, ils verrouillent, d’un cadenas et d’une chaîne, l’entrée du bâtiment et recouvrent le portail de faux sang et d’affichettes. (...)
Avec d’autres activistes, nous créons « Act Up-Basel » (Act Up-Bâle), pur outil de guerre contre Novartis : nous mettons en place un site internet et préparons un communiqué de presse annonçant la création du groupe activiste le 14 octobre 2011 : « L’industrie pharmaceutique fixe les prix de ses médicaments à des niveaux exorbitants, préférant fournir un groupe d’élites plutôt que de vendre des quantités plus importantes à des prix plus accessibles. Dans le jargon économique, ces malades exclus sont appelés « pertes sèches » (dead-weight cost) — dans le monde réel, ils sont plutôt appelés des « morts ». Novartis déclare la guerre aux malades dans le monde entier. C’est la raison pour laquelle, nous, personnes malades, activistes et experts, avons décidé de lancer Act Up-Basel pour déclarer la guerre à l’industrie [2] ». (...)
Le site internet d’Act Up-Basel devient le visage numérique de la coalition internationale contre les fins poursuivies par Novartis. Un espace pour un autre discours sur la propriété intellectuelle. Bâle, bien plus qu’une simple ville, est un symbole, celui de l’empire pharmaceutique. (...)
Act Up-Basel va relier chaque habitant à chacun des malades concernés par ce procès. Il fait symboliquement entrer les malades dans les rues de la ville.
Étape suivante : Bâle toujours, et l’assemblée générale des actionnaires de Novartis qui s’y déroule, le 23 février 2012. Aux côtés d’autres organisations, nous déposons une demande de rassemblement. (...)
Nous demandons aux malades et activistes du monde entier de nous envoyer une courte vidéo : face à la caméra, dans leur langue, ils expliqueront pourquoi ils demandent à Novartis de retirer sa plainte. Nous recevons une soixantaine de témoignages vidéo de Corée du Sud, Thaïlande, Philippines, Inde, Indonésie, Argentine, Maroc, Allemagne, Burkina Faso, Kenya, Russie, Ukraine, France. Nous en recevons jusqu’au dernier moment, jusque tard dans la nuit qui précède le rassemblement. Mais au matin, devant les premiers actionnaires encore endormis qui se dirigent vers l’assemblée générale, s’affichent les visages, les corps, les mots des malades du monde entier qui leur demandent de retirer cette plainte, drop the case !, droit dans les yeux. Ces vidéos seront diffusées en boucle pendant plusieurs heures, substituant à l’impersonnelle rengaine de l’argumentation de Novartis la viscérale ritournelle de ceux qui veulent vivre.
Objectif atteint. (...)
Dans les mois qui suivront, et dans l’attente des premières audiences du procès, repoussées maintes fois, la mobilisation continuera à travers le monde. Novartis ne retirera pas sa plainte. Mais sous la pression activiste, son image publique est largement abimée. De son côté, la justice indienne auditionne des experts (...)
Dix-huit ans après la signature des accords de l’OMC sur la propriété intellectuelle, la bataille pour l’accès aux médicaments a remporté une nouvelle victoire. La voix des malades des pays du Sud a été entendue. Mais elle est loin d’être gagnée. La stratégie de Novartis a fortement contribué à fendre le vernis vertueux de la firme : on la sait maintenant prête à tout pour protéger ses profits, même prête à menacer de mettre de nombreux malades en danger en se retirant du marché indien.