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lundi matin
Qu’est-ce que la peur ?
Giorgio Agamben, philosophe
Article mis en ligne le 27 octobre 2020
dernière modification le 26 octobre 2020

Appuyée par les chiffres annoncés de cas positifs au Covid-19, la raison sanitaire impose depuis septembre de nouvelles mesures restreignant plus encore les libertés et compromettant les liens humains. Si les manifestions se multiplient, notamment en Europe, pour protester contre des décisions jugées disproportionnées, voire tout à fait inadéquates, l’on peut s’étonner que les sondages, en France comme en Italie, traduisent une assez large acceptation d’un gouvernement par la contrainte sans précédent.

Commentant les développements 30 et 40 d’Être et temps de Heidegger, Giorgio Agamben remonte à la racine à la fois psychique et politique de l’état de sidération observé actuellement, qui semble permettre l’avènement d’une société bio-sécuritaire. L’homme est émotivement accordé : l’angoisse fondamentale qui surgit en lui, l’ouvre et le livre au monde, peut déchoir par cristallisation sur un objet qui fait alors vibrer la corde de la peur. Déjà agissante dans l’état d’urgence justifié par la menace terroriste, la peur ne serait-elle pas, plus que jamais, la force qui nous gouverne, au fondement même du pouvoir ? (...)

Qu’est-ce que la peur, dans laquelle aujourd’hui les hommes semblent à tel point tombé qu’ils en oublient leurs propres convictions éthiques, politiques et religieuses ? Quelque chose de familier, certes – et pourtant si nous cherchons à la définir, elle semble obstinément échapper à la compréhension.

Sur la peur comme tonalité émotive, Heidegger a donné un développement exemplaire dans le paragraphe 30 d’Être et temps. Il ne peut être compris que si l’on n’oublie pas que le Dasein (terme qui désigne la structure existentielle de l’homme) est toujours déjà disposé selon une tonalité émotive, qui construit son originaire ouverture au monde. Justement parce que, dans la situation émotive, est en question la découverte originaire du monde, la conscience est toujours déjà anticipée par cette situation et ne peut en conséquence en disposer ni croire pouvoir la maîtriser à sa guise. La tonalité émotive ne peut, en effet, en aucune façon être confondue avec un état psychologique mais elle a la signification ontologique d’une ouverture qui a toujours déjà déclos l’homme dans son être au monde et à partir de laquelle seulement sont possibles des expériences, des affections et des connaissances. (...)

L’ouverture qui a lieu dans la tonalité émotive a, autrement dit, la forme d’un être livré à quelque chose qui ne peut être assumé et dont on cherche – sans y parvenir – à s’évader.

Cela est évident dans la mauvaise humeur, dans l’ennui ou dans la dépression, qui, comme toute tonalité émotive, ouvrent le Dasein « plus originairement que toute perception de soi », mais le referment aussi « plus fermement que n’importe quelle non-perception ». (...)

C’est sur le fond de cette ontologie de la tonalité émotive qu’il convient de situer le développement sur la peur. (...)

Ce qui fait peur est toujours – quelle que soit sa nature – quelque chose qui se présente dans le monde et qui, comme tel, a le caractère de la menace et de la nocivité. Il est plus ou moins connu, « mais non pour autant rassurant » et, quelle que soit la distance dont il provient, il se situe dans une proximité déterminée. « L’étant nocif et menaçant n’est pas encore à distance contrôlable, mais il se rapproche. Au fur et à mesure qu’il se rapproche, la nocivité s’intensifie et produit ainsi la menace… Comme il se rapproche, le nocif devient menaçant, nous pouvons en être frappés ou non. En devenant plus proche s’accroît ce “c’est possible mais peut-être aussi que non”… le fait de se rapprocher de ce qui est nocif nous fait découvrir la possibilité d’être épargné, que la chose s’éloigne, mais cela ne supprime ni ne diminue la peur, au contraire, la développe » (...)

La peur est, en ce sens, un mode fondamental de la disposition émotive, qui ouvre l’être humain dans son être déjà toujours exposé et menacé. De cette menace se donnent naturellement divers degrés et mesures : si quelque chose de menaçant, qui se présente avec son « pour l’instant pas encore, mais toutefois à n’importe quel moment » fond à l’improviste sur cet être, la peur devient effroi (Erschrecken) ; si le menaçant n’est pas encore connu, mais a le caractère de l’étrangeté la plus profonde, la peur devient horreur (Grauen). S’il réunit en lui ces deux aspects, alors la peur devient épouvante (Entsetzen). En tout cas, toutes les diverses formes de cette tonalité émotive montrent que l’homme, dans son ouverture au monde elle-même, est constitutivement « apeuré ». (...)

Qui éprouve de la peur cherche à se protéger par tous les moyens et avec toutes les précautions de la chose qui le menace – par exemple en portant un masque ou en s’enfermant à la maison –, mais cela ne le rassure en aucune façon, au contraire, cela rend encore plus évidente et constante son impuissance à faire face à la « chose ». On peut définir, en ce sens, la peur comme l’inverse de la volonté de puissance : le caractère essentiel de la peur est une volonté d’impuissance, le vouloir-être-impuissant en face de la chose qui fait peur. De façon analogue, pour se rassurer l’on peut faire confiance à quelqu’un à qui l’on reconnaît quelque autorité en la matière – par exemple un médecin ou un fonctionnaire de la protection civile – mais cela n’abolit en aucune façon la sensation d’insécurité qui accompagne la peur, qui est constitutivement une volonté d’insécurité, un vouloir-être-mal-assuré. Et cela est tellement vrai que les mêmes sujets qui devraient rassurer entretiennent, à l’inverse, l’insécurité et ne se lassent pas de rappeler, dans l’intérêt des apeurés, que ce qui fait peur ne peut être vaincu et éliminé une fois pour toutes.

Comment venir à bout de cette tonalité émotive fondamentale, dans laquelle l’homme semble constitutivement toujours sur le point de sombrer ? Du moment que la peur précède et anticipe la connaissance et la réflexion, il est inutile de chercher à convaincre l’apeuré avec des preuves et des arguments rationnels : la peur est, avant tout, l’impossibilité d’accéder à un raisonnement qui ne soit par suggéré par la peur elle-même. (...)

Étant donné le caractère originaire de la peur, l’on pourrait en venir à bout seulement s’il était possible d’accéder à une dimension pareillement originaire. Une telle dimension existe et c’est la même ouverture au monde, dans laquelle seulement les choses peuvent apparaître et nous menacer. Les choses deviennent effrayantes parce que nous oublions leur coappartenance au monde qui les transcende et, en même temps, les rend présentes. L’unique possibilité de couper la « chose » de la peur dont elle semble inséparable est de se souvenir de l’ouverture dans laquelle elle est déjà toujours exposée et révélée. Non le raisonnement, mais la mémoire – le fait de se souvenir de soi et de notre être au monde – peut restituer l’accès à une choséité libérée de la peur. La « chose » qui m’effraie, bien qu’invisible au regard, est, comme tous les autres étants intramondains – comme cet arbre, ce torrent, cet homme – ouverte dans sa pure existence. Seulement parce que je suis au monde, les choses peuvent m’apparaître et, éventuellement, me faire peur. Elles font partie de mon être au monde, et cela – et non une choséité abstraitement séparée et érigée indûment en valeur souveraine – étant donné les règles éthiques et politiques de mon comportement. Certes, l’arbre peut se briser et me tomber dessus, le torrent quitter son lit et inonder le pays et cet homme à l’improviste me frapper : si cette possibilité devient à l’improviste réelle, une juste crainte suggère les précautions adéquates sans tomber dans la panique et sans perdre la tête, en laissant autrui fonder son pouvoir sur ma peur et, transformant l’urgence en une norme stable, décider à sa discrétion ce que je peux faire ou ne pas faire et effacer les règles qui garantissent ma liberté.