En France, selon une enquête de la Fédération des associations générales étudiantes (FAGE), le coût de la rentrée universitaire a bondi de 50 % en dix ans. Parmi les causes de ce renchérissement, l’augmentation des frais d’inscription, que promeuvent think tanks et organisations internationales. Aux Etats-Unis, de nombreux étudiants ne pourront jamais rembourser les prêts contractés pour payer leur formation.
Le passage aux responsabilités et compétences élargies (RCE), censées libérer les universités du carcan étatique, en a placé huit (sur quatre-vingts) en situation d’« autonomie surveillée » sous tutelle des recteurs, tandis que les autres connaissent désormais les joies de la quête de financements propres. Démarcher les entreprises, quémander des dons auprès des réseaux d’anciens étudiants, augmenter les droits d’inscription, bref se vendre : telle est, en substance, la compétence nouvelle gagnée par les universités.
Or qu’ont-elles à vendre ? Les savoirs émancipateurs considérés comme des biens communs ne faisant plus recette, il s’agit désormais de transformer la recherche scientifique en produits brevetables, et les enseignements en parcours individualisés et « professionnalisants » débouchant sur des diplômes rentables. Packagées, marketées, calibrées pour des publics solvables, certifiées par des normes ISO, classées dans des palmarès, les formations universitaires tendent à être conçues comme des marchandises, des « marques » pour les plus prestigieuses d’entre elles, déjà rodées à la collecte de fonds privés. (...)
Les étudiants (et leurs familles) sont ainsi séduits par des brochures, des salons, des encarts publicitaires, des guides et des comparatifs, incités à décider de leur orientation comme on fait un choix d’investissement. Dans cette optique, financer ses études, c’est investir pour se constituer un capital négociable sur le marché du travail. D’où l’exhortation à la « transparence » et à la « mobilité » dans un espace européen — voire mondial — de l’enseignement supérieur où les étudiants-clients, entrepreneurs d’eux-mêmes, sont invités à faire leur marché.
En France, les étudiants non boursiers qui s’inscrivent à l’université acquittent des droits de scolarité dont le montant est fixé chaque année par arrêté ministériel (177 euros en licence, 245 en master, 372 en doctorat en 2011-2012), et auxquels s’ajoute la cotisation à la Sécurité sociale (203 euros). Pour la grande majorité d’entre eux, les frais d’inscription atteignent donc entre 380 et 575 euros. Dans le secteur privé, en revanche, les établissements sont libres de fixer leurs prix, et ils ont, ces dernières années, largement profité de cette marge de manœuvre. (...)
le renchérissement de l’accès à l’enseignement supérieur que l’on observe actuellement ne saurait toutefois s’expliquer par de simples facteurs conjoncturels ou mimétiques. S’il touche un nombre croissant de pays, c’est parce qu’un travail de fond a été entrepris par de puissants acteurs au cours des trois dernières décennies. La plupart des « prestataires de services (éducatifs) » ne sont, aujourd’hui encore, pas libres de fixer leurs prix, ce qui, aux yeux des promoteurs d’un « marché des connaissances », constitue une aberration. Aussi tentent-ils de lever cet obstacle majeur à la bonne information des consommateurs, ainsi qu’aux stratégies de positionnement et de différenciation concurrentielle des établissements. Depuis le tournant néolibéral des années 1980, et de façon intensive avec la crise financière actuelle, censée justifier la paupérisation des services publics et la diversification des sources de financement — c’est-à-dire leur privatisation —, l’idée d’une dérégulation des tarifs universitaires a fait son chemin. De nombreux rapports récents, émanant aussi bien de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) (5) que de la Commission européenne (6), de la Conférence des présidents d’université (CPU) (7) ou encore de comités nationaux et de think tanks, ont contribué à soulever la question des droits d’inscription et à rendre possible leur augmentation, en France comme ailleurs. (...)