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Pleurnicher le Vivant
/par Frédéric Lordon, 29 septembre 2021
Article mis en ligne le 8 octobre 2021
dernière modification le 7 octobre 2021

Rechercher dans la page : « capital » — Expression non trouvée.

Pourtant avec capital on avait mot compte triple : capital, capitalistes, capitalisme. On fait des recherches dans l’article de tête de Nicolas Truong qui introduit une grande série d’été dans Le Monde : « Les penseurs du vivant ». Pas une occurrence. Enfin si, il faut être honnête, une : « Nous vivons un bouleversement capital ». Si la situation terrestre n’était pas si tragique, ce serait presque drôle.

Nous apprenons en tout cas qu’il y a maintenant des « penseurs du vivant ». Jusqu’à présent c’étaient plus ou moins des biologistes ou des zoologistes. « Penser le vivant », ça doit être davantage. Mais quoi exactement ? Essentiellement : être concerné. Penser le vivant c’est ajouter à la compétence biologique (ou ornithologique, ou entomologique, ou philosophique) le fait d’être concerné. Car Le-Vivant ne va pas bien, il est même gravement en danger, on en pleurerait de concernement. Et puis ? Et puis c’est tout. Dame, c’est déjà pas mal. Avec un si beau concernement, on peut faire des festivals des idées tout l’été, aller à Beaubourg, ou bien sur France Culture, pour être une Grande conscience.

« Grande conscience » est un segment parfaitement identifié de la division du travail culturel. Il faut avoir une vue altière, l’inquiétude des enjeux essentiels, parler au nom des entités maximales (le Vivant, la Terre, bientôt le Cosmos), sonner des alarmes, et ne rien déranger. Alors on est reçu partout à bras ouverts — puisque c’est pour rire. En tout cas pour ceux qui contrôlent la définition du sérieux : les capitalistes. Le « sérieux », c’est quand on commence à s’en prendre à leurs intérêts. Autrement, c’est pour rire. Ce que les capitalistes trouvent formidable avec la bourgeoisie culturelle, c’est qu’elle prend systématiquement le « pour rire » pour du sérieux — et ignore le sérieux. Dans ces conditions on peut tolérer, encourager même les Grandes consciences (« elles nous secouent, elles nous éclairent ») — et personne ne pourra contester l’intimité du capitalisme et du pluralisme démocratique. À la Fondation Cartier, par exemple, on peut faire une exposition « Nous les arbres », d’abord parce qu’il y a des arbres dans le jardin, ensuite parce que, les arbres, c’est important. Quand il y a trop de CO2. Bolsonaro dévaste l’Amazonie. Bolsonaro est un personnage vraiment hideux. Qui peut aimer Bolsonaro ? À peu près personne. En tout cas pas la Fondation Cartier, ni les commissaires de l’exposition « Nous les arbres », ni les visiteurs. Qui repartiront en ayant compris qu’il y avait de l’arbre en eux et, du coup, se sentiront plus solidaires. (...)

Il n’y a pas que les arbres dont il faut se sentir solidaires : nous sommes invités à entrer en communion avec le monde entier. Aux éditions Actes Sud, propriété de Françoise Nyssen, ex-ministre de Macron Protecteur du Vivant et Conservateur des Yeux, une collection particulière, « Mondes sauvages », abrite les plus audacieuses propositions de communion : Habiter en oiseau ; Être un chêne ; L’ours, l’autre de l’homme ; et pour les plus flexibles dans leur tête Penser comme un iceberg. On pourrait penser à un gag au moment où la planète part en morceaux, malheureusement tout est vrai.

La « communion sensible » en quelques années s’est installée comme la-pensée-politique-pour-notre-temps : à hauteur des grands-enjeux-écologiques. Mais installée auprès de qui, et surtout par qui ? Installée pour un public conquis d’avance : bourgeoisie culturelle citoyenne et concernée, mais surtout par et pour d’aimables forces de l’ordre symbolique, médias « de référence », institutions culturelles sous surveillance étatique ou sous emprise capitaliste, tous lieux où la « liberté de penser » devrait être moins certaine de n’avoir rien de commun avec celle de Florent Pagny. En tout cas, lieux toujours en quête de leur produit-type : la radicalité qui ne touche à rien. (...)

À la place de dire des choses dont on ne sait pas ce qu’elles signifient, on peut faire des ateliers. (...) « Que faire ? Comment agir ? Par où commencer ? Ce chantier semble immense et hors de portée. Nous nous donnons quelques mois pendant lesquels : nous allons apprendre à nous décrire, un par un, à nous présenter ». « Bonjour, je m’appelle Michel, je suis un ficus » — « Bonjour Michel ». Quelques mois, ça peut sembler long, mais en fait on va bien avancer. Bien sûr pendant ce temps, chez Total, Patrick Pouyanné pense avoir la paix pour forer comme il veut, mais il ne perd rien pour attendre. (...)

Pendant que la bourgeoisie culturelle fait le serment de se lier aux non-humains, Elon Musk envisage le plus naturellement du monde d’envoyer quelques dizaines de milliers de satellites en orbite basse, dont certains destinés à émettre de la publicité. On n’en finirait pas de dresser la liste des projets capitalistes cinglés, des nouvelles frontières délirantes, des accumulations forcenées, ni celle, complémentaire, des désastres climatiques à répétition, dont l’été écoulé a pourtant donné un spectacle frappant. Ce qui ne frappe pas moins, c’est l’obstination des amis du sensible et des liens à ne jamais mettre les deux listes en rapport un peu clairement. La destruction de la nature demeurant une tristesse sans cause, il ne reste plus qu’à la pleurnicher — mais dans des formes élevées : philosophiques et artistiques. Le Vivant est détruit, c’est terrible, proclamons-nous concernés à Beaubourg ou faisons une semaine spéciale sur France Culture, des ateliers à Luma. Au fait, détruit par quoi, le Vivant ? Et même par qui ? On ne saura pas — « expression non trouvée ». (...)

On prendra les latouriens et leurs médias au sérieux quand ils oseront dire publiquement qu’il faut empêcher ces crétins de nuire. Et pas seulement eux, car ici aussi la métonymie vaut : derrière les Panini boys, il y a Musk, Papou, Bezos et tout ce qu’en dessous d’eux ils font marcher au knout. Il faut les empêcher de nuire. (...)

Dans un ouvrage glaçant, Hélène Tordjmann consacre 340 pages à faire le tour de ce cauchemar qui sert de béquille mentale à toute la corporation de l’accompagnement symbolique : « Envoyer des nanoparticules de soufre dans l’atmosphère pour atténuer le rayonnement solaire ; fertiliser les océans avec du fer ou de l’urée pour favoriser la croissance du phytoplancton, grand consommateur de dioxyde de carbone ; fabriquer de toutes pièces des micro-organismes n’ayant jamais existé pour produire de l’essence », etc. Nous sommes aux mains de fous dangereux. Alors de deux choses l’une : le latourisme peut continuer de ratifier ce délire, ne serait-ce que par l’implicite du mutisme, ou bien il peut envisager de proférer une réponse enfin sérieuse à la question de savoir, non pas « où », mais sur quoi atterrir — et pour bien l’écraser : sur le capitalisme.