
À l’issue du premier confinement, alors que certain·es se préparaient à l’avènement du « monde d’après », le gouvernement français déclinait la version nationale du « plan de relance pour l’Europe » (sic, en réalité pour l’Union Européenne, le nom anglais du plan étant NextGenerationEU). Malgré une communication insistant sur le caractère « écologique » de cet investissement, ce nouveau plan s’inscrit pleinement dans la continuité des perspectives productivistes, croissantistes et technophiles des politiques économiques précédentes. Maxime Combes, économiste, co-auteur avec Olivier Petitjean de Un pognon de dingue mais pour qui ? L’argent magique de la pandémie, (Seuil, mai 2022), détaille ici la manière dont ce programme de soutien s’adresse avant tout aux entreprises du CAC 40 en délaissant les millions de nos concitoyen·nes touché·es par la crise.
(...) Maxime Combes (M.C.) : Précisons d’abord de quoi nous parlons. Depuis le début de la pandémie de COVID-19, et même si un telle évaluation agrégée est discutable, on peut considérer que plus de 400 milliards d’euros d’argent public ont été mis sur la table pour faire face aux conséquences économiques, sanitaires et sociales de la pandémie. C’est une somme extrêmement conséquente, un véritable « pognon de dingue » dont certain·es prétendaient qu’il n’existait pas, et qui aurait pu servir de levier pour reconvertir des pans entiers de l’économie française afin de répondre aux urgences écologiques et sociales. Ce n’est pas ce qui a été fait. (...)
Les grandes entreprises sont les grandes bénéficiaires des centaines de milliards d’euros mis sur la table depuis le début de la pandémie par leur extraordinaire capacité à conjointement 1) exercer un lobbying efficace afin de faire de leurs priorités celles du gouvernement, 2) se positionner de façon à être les principales récipiendaires des aides publiques, 3) écarter toute forme de contraintes en retour. (...)
Certains de ces groupes soutenus par les pouvoirs publics n’en ont pas moins annoncé des suppressions d’emplois : 60 000 pour le CAC 40 dans son ensemble en 2020, dont 30 000 en France. (...)
Aujourd’hui, même si l’on manque d’une évaluation précise et transparente, il est possible de considérer que près de 400 milliards d’euros d’argent public ont été mis sur la table depuis le début de la pandémie, sans même parler du dispositif de soutien de la Banque centrale européenne : 35 milliards de fonds de solidarité, 35 milliards de chômage partiel, 10 milliards d’euros d’exonérations de charges, 160 milliards de prêts (dont 140 de PGE), montants auxquels il faut ajouter les 100 milliards du plan de relance et les 34 milliards de France2030. Des montants exorbitants qui ont donc principalement été mis à la disposition du secteur privé, sans véritable transparence, suivi ni contrôle, alors que seuls des financements résiduels ont été consacrés à des mesures sociales. Le coût social du « quoi qu’il en coûte » est donc double : les politiques sociales n’ont pas été financées et le risque de voir ces dépenses monstrueuses justifier des politiques d’austérité ensuite a été accru. Ces politiques d’austérité toucheront évidemment d’abord les plus précaires. C’est d’ailleurs déjà ce que l’on observe. (...)
Les spécialistes ont d’ailleurs été frappés par la rapidité avec laquelle les ménages précaires ont basculé dans la pauvreté : travailleur·euses précaires privé·es d’emplois, parents supportant le coût de la fermeture des cantines scolaires, étudiant·es et indépendant·es. De plus, la réforme de l’assurance-chômage a été mise en application après plusieurs reports, avec pour résultat un effondrement des indemnités versées et un recul général des droits des personnes sans emploi. On assiste ainsi à un double mouvement de fond : l’accès aux aides sociales dépend de plus en plus du comportement des bénéficiaires (de leurs « devoirs »), comme le montrent les régressions introduites en matière d’assurance-chômage ou la mise en place du contrat d’engagement pour les jeunes (qui conditionne le versement d’une allocation au suivi d’une formation ou à une recherche d’emploi), alors que les aides aux entreprises se font de plus en plus automatiques et sans condition : beaucoup de droits, peu de devoirs. Au moment de l’adoption définitive de la réforme de l’assurance-chômage, le Medef, qui se plaignait fin août 2021 des « difficultés de recrutement », a obtenu dès la mi-septembre une nouvelle aide pour encourager l’embauche des chômeur·euses inscrit·es depuis plus d’un an. Comme souvent, sans que rien ne soit exigé en retour. À se demander qui sont les véritables assisté·es. (...)
Le « quoi qu’il en coûte » d’Emmanuel Macron a confirmé l’État dans son rôle d’assureur en dernier ressort des intérêts du capital en bénéficiant principalement aux entreprises privées et en protégeant celles et ceux qui disposaient d’un emploi. En parallèle, tous les chiffres montrent que les entreprises multinationales, les actionnaires et les millionnaires ou milliardaires ont très largement profité des deux dernières années (...)
L’une des caractéristiques du plan de relance français est d’être considérés par de nombreux·ses observateur·rices comme conduisant à disperser des financements en un grand nombre de mesures disparates : le plan comprend ainsi des mesures pour la restauration de cathédrales (80 millions d’euros) ou un soutien aux refuges pour animaux (15 millions d’euros). Les différents ministères ont cherché à faire financer des programmes déjà existants via le plan de relance, quitte à brouiller l’objectif macro-économique. Autre anomalie, l’Observatoire français des conjonctures économiques a calculé que 20% des 100 milliards euros ne correspondaient pas à des mesures nouvelles mais à une forme de « recyclage budgétaire » (...)
L’une des caractéristiques du plan de relance français est d’être considérés par de nombreux·ses observateur·rices comme conduisant à disperser des financements en un grand nombre de mesures disparates : le plan comprend ainsi des mesures pour la restauration de cathédrales (80 millions d’euros) ou un soutien aux refuges pour animaux (15 millions d’euros). Les différents ministères ont cherché à faire financer des programmes déjà existants via le plan de relance, quitte à brouiller l’objectif macro-économique. Autre anomalie, l’Observatoire français des conjonctures économiques a calculé que 20% des 100 milliards euros ne correspondaient pas à des mesures nouvelles mais à une forme de « recyclage budgétaire » (...)
Globalement, à chacune des phases de déblocage d’argent public, le gouvernement a refusé de conditionner les sauvetages de certains secteurs (aérien, automobile, etc.) à une reconversion écologique et sociale d’ampleur. ONG et associations écologistes ont dénoncé ce qu’elles ont appelé « un chèque en blanc » pour les secteurs les plus polluants. (...)
Publiquement, le pari « écologique » de l’exécutif est toujours le même : parier sur des ruptures technologiques tant s’agissant des secteurs existants les plus nocifs (voiture électrique, avion vert, agriculture de précision, etc.) que des secteurs émergents (hydrogène, etc.). À chaque fois, on débloque des financements conséquents et on fait confiance aux acteurs économiques et de la recherche pour résoudre l’équation, sans qu’il ne soit jamais possible de questionner les usages (...)
Dans le plan de relance annoncé en septembre 2020, ce ne sont pas moins de 470 millions d’euros qui ont été débloqués pour la filière nucléaire, afin de soutenir des « projets de modernisation, de développement ou de (re)localisation des sites industriels au service de la filière électronucléaire » ainsi que des « projets d’ingénierie de formations professionnelles permettant le développement, le renforcement ou le maintien des compétences de la filière nucléaire ». Positionné dans le pilier « écologie » du plan de relance, ce financement avait surtout vocation à positionner la relance du nucléaire comme étant non négociable. C’est avec le plan France 2030 qu’Emmanuel Macron a réellement fait du nucléaire un horizon indépassable du mix électrique français (...)
Avant de définir un plan de relance alternatif, qui n’est pas à l’ordre du jour, sans doute faut-il voir quelles sont les leviers à notre disposition pour tenter d’infléchir la logique actuelle. Nous allons en effet devoir collectivement faire face à une triple peine : endurer les conséquences d’un modèle économique insoutenable et injuste que l’on a relancé quoi qu’il en coûte ; supporter une dette publique qui s’est alourdie fortement et qui pourrait être utilisée comme justifiant des mesures d’austérité ; faire face à un secteur privé, et tout particulièrement les entreprises multinationales, dont le pouvoir d’influence et de nuisance s’est accru. C’est une hypothèse, mais il est probablement plus difficile aujourd’hui qu’avant la pandémie de desserrer l’étau dans lequel nous sommes enserrés afin de mettre en œuvre des politiques économiques alternatives.
(...) les politiques publiques mises en œuvre produisent un effet cliquet qui rend extrêmement difficile le retour en arrière. De notre travail, nous faisons un double constat : la séquence n’a pas permis de renforcer les principes de l’État-providence qui avait vocation à protéger les citoyen·nes face aux incertitudes et risques économiques et sociaux de l’existence (chômage, maladie, vieillesse, accident, pauvreté, etc.). Au contraire, on lui substitue progressivement un État qui vient garantir les intérêts du capital et de ses détenteurs et réduire les risques et incertitudes intrinsèques à l’activité des investisseurs et des propriétaires des moyens de production. À la sécurité sociale pour les salarié·es, les décideurs économiques préfèrent la sécurité des détenteurs de capitaux garantie par la puissance publique
(...) Aujourd’hui, les grandes entreprises et les détenteur·rices des capitaux sont les principaux·ales bénéficiaires de cet interventionnisme public. Plusieurs options s’offrent à nous : imaginer qu’un « reset » est envisageable pour abroger tous ces nouveaux dispositifs d’intervention publique en faveur du capital privé et repartir d’une page blanche. Compte-tenu du rapport de force actuel, cela nous semble peu opérationnel à court terme. Une autre voie nous semble préférable : appliquer à la réalité des aides publiques au secteur privé une partie des critiques libérales adressée à l’État-providence. Les aides publiques au secteur privé (plus de 2000 milliards d’euros à l’heure actuelle contre 150 milliards avant le COVID) sont un véritable maquis : compte tenu de leur ampleur, conditionner l’ensemble de ces aides à des objectifs sociaux, écologiques et fiscaux est sans doute l’un des leviers les plus puissants, tant pour convaincre que pour imaginer une alternative, afin de transformer notre appareil productif et le rendre compatible avec les grands objectifs sociaux et écologiques de ce début de XXIe siècle.