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Le Monde Diplomatique
Penser la cyberpaix
Article mis en ligne le 28 septembre 2016
dernière modification le 18 septembre 2016

Si la guerre a son droit et ses règles, la cyberguerre n’a pas de contours définis. Se pose alors la question : comment réguler un affrontement dont on peine à identifier les protagonistes, et qui se déroule sur un terrain civil, Internet ?

Peu à peu, les sociétés industrialisées ont emménagé dans le « village global » auquel Marshall Mc Luhan donnait son nom prophétique en 1967 : pour une part croissante des activités quotidiennes, chacun dépend du même réseau Internet libre et ouvert. Mais, lorsque des enjeux militaires apparaissent dans le cyberespace, la vie civile se retrouve en première ligne. Pour reprendre les mots du rapport présentant la stratégie française en matière de défense et de sécurité des systèmes d’information, cette situation fait du cyberespace à la fois une « nouvelle tour de Babel » et de « nouvelles Thermopyles » (1). On y vit et on s’y bat simultanément.

La multiplication des conflits étatiques y est souvent nommée « cyberguerre », en dépit du fait qu’aucun acte de violence informatique n’a encore déclenché un conflit armé (2). Le nom séduit d’autant plus qu’il résonne avec le fond culturel qui, notamment à partir du film hollywoodien WarGames (1983), a forgé un imaginaire commun au point d’influencer les politiques publiques en matière de belligérance numérique (3).

Si la cyberguerre faisait déjà la une de Time Magazine en 1995, c’est seulement à la fin de 2007 que les capacités d’attaque et de défense numériques des Etats se sont manifestées à grande échelle, d’abord avec une série de cyberattaques dirigées depuis la Russie contre les serveurs de l’administration de l’Estonie, ainsi que contre des banques et des journaux du pays, puis contre la Géorgie en 2008. (...)

La sagesse militaire considère que « tout conflit a désormais une dimension numérique »

En juin 2010 intervient l’un des développements les plus symboliques de la cyberguerre contemporaine. Un groupe de chercheurs biélorusses découvre un ver informatique conçu pour attaquer les systèmes industriels des centrales Siemens — notamment nucléaires et hydroélectriques. Baptisé Stuxnet, ce programme est la première cyberarme retrouvée ainsi par hasard « dans la nature », c’est-à-dire répliquée et propagée dans le réseau mondial. Le New York Times a confirmé en juin 2012 qu’il s’agissait d’une construction américaine et israélienne, initialement déployée contre les centrifugeuses d’enrichissement d’uranium iraniennes du site nucléaire de Natanz (7), et révélé que celle-ci faisait partie d’un programme d’espionnage informatique nommé Olympic Games. La cyberguerre n’a ni règles ni contours, mais elle aurait déjà ses premiers faits d’armes.

Et ses troupes. (...)
Si les capacités étatiques s’organisent et se structurent dès 2008, le cadre juridique de ces cyberactions reste flou. L’ancien directeur de la NSA et de la Central Intelligence Agency (CIA), M. Michael Hayden, l’admet bien volontiers et cite à ce propos une remarque du président estonien Toomas Hendrik Ilves : « A défaut d’un contrat social dans le cyberespace, ce dernier représente un univers presque purement hobbesien : un espace sans règles où, comme l’écrit l’auteur du Léviathan, les vies d’hommes sont “pauvres, désagréables, brutales et courtes”. Où il n’y a tout simplement pas d’Etat de droit (9). » (...)

La militarisation du cyberespace avance ainsi bien plus vite que la construction des mécanismes de paix positive qui devraient l’accompagner. Il faut attendre 2012 et une initiative conjointe du Brésil, des Etats-Unis, du Nigeria, de la Suède, de la Tunisie et de la Turquie pour que l’Organisation des Nations unies (ONU) affirme que les droits humains doivent également s’appliquer en ligne, quel que soit le média et indépendamment des frontières. Et ce n’est qu’en 2013 qu’un rapport du Groupe d’experts gouvernementaux de la première commission de l’ONU sur le désarmement et la sécurité internationale déclare que le droit international, et en particulier la Charte des Nations unies, s’applique dans le cyberespace (10) — une déclaration qui appelle un travail d’élaboration afin de déterminer précisément comment ce droit international peut être mis en œuvre. (...)

Dans la « vraie vie » (c’est-à-dire hors ligne), on ne mobilise pas l’armée pour un carreau cassé. Dans le cyberespace, une réaction aussi exagérée est bien plus plausible. En effet, à mesure que les sociétés dépendent de plus en plus étroitement d’Internet, elles doivent adapter leurs lois et leurs mécanismes sociaux pour assurer la paix, la justice et la sécurité, et ce dans un contexte où les complexes militaro-industriels mondiaux développent et imposent des méthodes de contrôle intrusives.
Création d’un cinquième commandement après la terre, l’espace, la mer et l’air

Pourtant, les premiers architectes du Réseau et les cyberlibertariens rêvaient d’un cyberespace échappant à toute interférence étatique, vierge de l’influence des « géants de chair et d’acier » (...)

Le flou du concept de cyberguerre contribue à sa dangerosité et empêche de replacer les situations qu’il décrit au sein d’un cadre juridique clair. La notion devrait inspirer la méfiance : elle empêche de penser la paix dans le cyberespace, là où nous en aurons besoin demain.