
La « guerre de l’attention » nous fait passer notre temps devant les écrans, écrivent Yves Marry et Florent Souillot. Et les Gafam s’enrichissent. Face à cette « emprise émotionnelle », les auteurs promeuvent les espaces de déconnexion en ville.
(...) L’association Lève les yeux !, et son Collectif pour la reconquête de l’attention, intervient notamment dans les écoles, de la maternelle au lycée, pour sensibiliser enfants et parents aux dangers sanitaires et psychiques de l’abus d’écrans, et promouvoir des temps de déconnexion. (...)
Yves Marry — Le choc émotionnel initial s’est produit pour moi en Birmanie. Je travaillais là-bas entre 2014 et 2018, quand le pays a été recouvert d’un réseau 4G. J’ai soudain vu tous les Birmans, des gens habituellement très dignes et très droits, baisser la tête pour plonger les yeux dans leur smartphone, happés par les applications numériques. L’animation de rue assez extraordinaire qui existait jusque-là à Rangoun vers 17, 18 heures, avec des gens qui jouaient de la guitare, d’autres qui bavardaient, s’est très vite estompée. Les gens ne se parlaient plus ! Ça a été un vrai choc, et une grande tristesse... J’ai eu la sensation de voir l’aliénation opérer très vite sur des esprits que j’admirais pour leur maturité, leur capacité d’attention soutenue du fait de leur pratique de la méditation bouddhique. Une vraie colonisation des imaginaires, comme dirait Serge Latouche.
Et puis en voyageant beaucoup entre 2014 et 2017, de l’Asie du Sud-Est à l’Amérique du Sud, en passant par la Russie, j’ai pu le constater partout : en très peu de temps, le monde entier avait baissé la tête ! (...)
Florent Souillot — Le déclencheur, pour moi, a été double : d’abord, ça a été de partager avec Yves cette sensation d’envahissement des écrans dans toutes les relations sociales, amicales, et qu’il se perdait là quelque chose. D’où la création de l’association Lève les yeux ! en 2018, puis du collectif. (...)
En France, on ne s’en rend pas toujours compte parce qu’on baigne dedans, mais nous avons un écosystème du livre unique au monde — du grand choix d’ouvrages publiés à la qualité de diffusion de la parole des auteurs. Et s’il a pu être sauvegardé pour l’instant, contrairement à celui du disque, par exemple, c’est grâce à la mobilisation de tous les acteurs de la chaîne du livre, libraires, bibliothécaires, auteurs, éditeurs, etc. (...)
Yves Marry — Le capitalisme voit à terme ses profits menacés par la raréfaction des ressources naturelles : or, c’est grâce à l’exploitation de ces ressources qui lui sont apparues comme gratuites, l’eau, le pétrole, etc. que l’accumulation de gigantesques profits lui a été rendue possible. Avec le développement technique numérique, une nouvelle ressource est apparue : l’attention humaine. C’est en captant cette ressource que l’on peut vendre de la publicité ciblée, récolter des données personnelles que l’on va revendre, etc. C’est ce que nous appelons le « capitalisme attentionnel », expression employée pour la première fois par Yves Citton en 2014. (...)
Yves Marry — Le capitalisme voit à terme ses profits menacés par la raréfaction des ressources naturelles : or, c’est grâce à l’exploitation de ces ressources qui lui sont apparues comme gratuites, l’eau, le pétrole, etc. que l’accumulation de gigantesques profits lui a été rendue possible. Avec le développement technique numérique, une nouvelle ressource est apparue : l’attention humaine. C’est en captant cette ressource que l’on peut vendre de la publicité ciblée, récolter des données personnelles que l’on va revendre, etc. C’est ce que nous appelons le « capitalisme attentionnel », expression employée pour la première fois par Yves Citton en 2014. (...)
Il se joue avec le numérique une évolution d’ordre anthropologique dans notre capacité à faire attention à ce qui compte. Prenons par exemple le cas des moins de 18 ans. Environ 90 % des contenus qu’ils regardent sur le Net sont les pages des réseaux sociaux, des vidéos, des jeux vidéo et des séries parfois très violentes, comme GTA et Call of Duty, ou de la pornographie. Si les enfants accrochent à ce type de contenus, c’est d’abord parce que les concepteurs de services numériques s’adressent en premier lieu à leurs émotions, en suscitant la peur, l’excitation, pour mieux renforcer leur pouvoir d’attraction. (...)
Ce bain numérique dès le plus jeune âge a de graves effets sur leur développement (retards de langage ou cognitifs) et, donc, à l’échelle de la société, des conséquences d’ordre anthropologique. Il capte l’attention, disposition à appréhender le monde, au profit du « divertissement », de l’addiction consumériste. (...)
ça nous fait peur. Les écrans ont prouvé leur nocivité pour les enfants, aux points de vue sanitaire et cognitif. Certaines études scientifiques citées par M. Desmurget dans La Fabrique du crétin digital (comme celle-ci datée de 2007) ont même démontré qu’en sursollicitant leurs réflexes ils avaient de délétères effets sur le développement du cortex préfrontal, la zone du cerveau qui permet de se projeter dans le temps et de construire des projets.
Aucune étude n’a non plus démontré à ce jour leur intérêt pédagogique (l’enquête Pisa, de l’OCDE, a même dénoncé en 2015 leur effet négatif), ils ont un coût économique et écologique massif [2], mais l’État s’obstine quand même à vouloir équiper tous les enfants de France de tablettes pour apprendre. C’est vraiment hallucinant. (...)
On voit aussi les effets de cette emprise dans le domaine politique. Les réseaux « sociaux » ont joué, c’est certain, un rôle important dans la constitution des mouvements sociaux récents, du Printemps arabe aux Gilets jaunes. En même temps, leur apport est ambivalent, car ils imposent une logique de flux permanent. Tout est fait pour que la parole soit rapide, aiguisée, voire violente, ne serait-ce qu’à cause du nombre de mots maximal pour un tweet. Et puis un combat chasse l’autre (...)
Donc c’est une illusion, ce confort de mobilisation. Hors du cocon numérique, le réel se dérobe : la réalité du défi commun, moral de la démocratie, du changement climatique, etc., semble hors d’atteinte. (...)
Donc c’est une illusion, ce confort de mobilisation. Hors du cocon numérique, le réel se dérobe : la réalité du défi commun, moral de la démocratie, du changement climatique, etc., semble hors d’atteinte. (...)
le discours dominant, fortement relayé par les médias, est technosolutionniste et touche effectivement à un rêve de surhomme, d’homme-machine augmenté de puces, de prothèses, d’écrans, qui rassure, je crois, beaucoup d’humains. En même temps, rappelons-leur à ces humains que les propagateurs de ce rêve, les milliardaires de la Silicon Valley, placent leurs enfants dans les écoles Waldorf [3], des établissements hors de prix où les enfants n’ont pas d’écran avant 14 ans, jouent dans les arbres et ont autour d’eux beaucoup d’humains pour s’occuper d’eux... (...)
Mais la propagande est forte. Le mythe de la « croissance verte », avec ses « énergies propres » et ses « villes intelligentes », est là pour entretenir dans la population cet espoir qu’on va pouvoir maintenir nos niveaux de vie, et même continuer à croître tout en atteignant la neutralité carbone. Une énorme blague, mais qui permet à de gros intérêts économiques de perdurer, avec la convergence des lobbies du nucléaire, de la voiture électrique, des réseaux électriques, etc. (...)
Une enquête récente a révélé que cette utopie écologiste de sobriété et de lien avec la nature était préférée par une majorité de personnes à l’utopie technophile. (...)
Face à ce technosolutionnisme et à ses mystifications, j’aimerais rappeler que la décroissance est aussi une bataille culturelle à mener : comment vivre autrement le rapport à soi, au vivant, pour envisager plus posément le rapport à une nécessaire sobriété ? À ce sujet, nous y insistons beaucoup, la question de la déconnexion est centrale : les intériorités doivent pouvoir se préserver. (...)
Pourtant, en accord avec une tradition bien française, il n’y a pas de débat démocratique sur ces questions (...)
Notre espoir, c’est qu’il soit porté par les écologistes, mouvements climat et élus, en lien avec les questions de la transition écologique et de la décroissance. (...)
Il me semble qu’une des idées-forces serait de multiplier les havres de déconnexion dans les villes, avec une politique urbaine qui favorise les lieux sans écran, comme les jardins collectifs, les terres d’écologie populaire, libère les rues des écrans publicitaires, etc. Il faudrait aussi préserver les écoles élémentaires des écrans et promouvoir une politique de prévention à l’intention des parents et des enfants beaucoup plus ambitieuse qu’elle ne l’est aujourd’hui : pas d’écrans avant 5 ans, ce qui est la recommandation de l’OMS, pas de smartphones avant 15 ans notamment, etc. Et développer un droit à la protection de l’attention. (...)
la protection de l’attention, c’est aussi ça, percevoir notre valeur, la valeur de notre attention, et la défendre.