
Ils sont nombreux à vouloir l’enterrer, à l’accuser de non-scienticité ou d’homophobie. La discipline n’a pourtant jamais été autant d’actualité par sa pertinence clinique, théorique et éthique.
Tribune. Depuis quelques semaines se multiplient les propos publics contre la psychanalyse, les prophéties alarmistes, les attaques virulentes, les injustes mises au ban. Que se passe-t-il ?
D’un côté, la psychanalyse est bien vivante, elle soulage au quotidien, surprend toujours celui qui y confie son symptôme, elle soutient ceux qui peinent à trouver une adresse aux grandes souffrances, elle oriente les praticiens d’une délicate clinique de la détresse psychique, elle capte l’intérêt des étudiants. Les séminaires universitaires sont pleins, les enseignements dispensés dans les écoles très attendus, les colloques et congrès très fréquentés. Il en ressort la joie de nouvelles perspectives, le constat de l’opérativité des concepts et de l’efficacité de la clinique.
Pourtant, l’une en annonce le déclin (1), les deuxièmes en profitent pour resservir l’antienne de sa non-scientificité (2), le troisième lui prête des positions homophobes (3), la quatrième met sur son compte la culpabilisation des parents d’autistes (4), enfin, dans le même temps, la notion d’« inconscient » disparaît (avec le « travail ») des programmes de philosophie. Mais quelle mouche les pique ? Et de quoi parlent-ils ? De psychanalyse ? Ni de celle que l’on connaît, ni de celle que l’on pratique, ni de la manière dont on entend son éthique.
Nous ne nous reconnaissons pas dans une discipline qui serait dénouée de sa référence au champ scientifique, une pratique dont la formation serait dépourvue d’exigence de rigueur. Nous ne nous reconnaissons pas dans une pratique qui « culpabiliserait les mères » et reproduirait, sans y déroger, des standards éculés.
Nous ne nous reconnaissons certainement pas dans les propos homophobes que d’aucuns lui prêtent (...)
La psychanalyse est non seulement respectueuse de la singularité et des différences de chacun, mais elle permet à celui qui en fait l’expérience de découvrir ce qui le constitue au plus intime de lui-même, sa vérité privée, au-delà de tous les carcans sociaux. Le rôle du psychanalyste est d’accompagner quiconque souhaite prendre appui sur sa parole afin de se départir des entraves qui pèsent sur son existence et trouver sa manière de faire avec le lien social ou de l’interroger. (...)
Pourquoi supprimer alors l’inconscient des programmes de philosophie en terminale, comme semble le présager leur disparition dans les propositions remises récemment au ministre Blanquer ? Comment ne pas apercevoir qu’il s’agirait alors d’éradiquer purement et simplement les deux grands penseurs du soupçon, Freud et Marx, dont l’étude permet certainement aux élèves de repérer l’aliénation langagière grâce à l’un, celle du travail grâce à l’autre, et pourquoi pas tenter de s’en extraire autant que possible ? (...)
Que souhaitons-nous pour ceux qui construiront demain ? Avoir l’idée, grâce à Freud, qu’on peut être dépassé dans ses pensées, ses actes, par une force pulsionnelle sur laquelle il est possible d’en savoir un peu plus, ou bien formater des esprits strictement adaptés à la loi du marché ?
Pourquoi donc s’il s’agit de préserver un certain pluralisme (comme l’affirment souvent ses détracteurs), combattre la psychanalyse ? Au-delà de la sempiternelle critique de non-scientificité de la psychanalyse, ne s’agit-il pas plutôt d’introduire de façon exclusive un courant cognitivo-comportemental, pour ne pas dire une idéologie exclusive, dans le champ universitaire mais aussi pédagogique, sanitaire, médico-social, éducatif ? (...)
La psychanalyse n’est pas moins scientifique que la science elle-même qui ne l’est qu’à connaître ses propres limites.
Pourquoi dépenser tant d’énergie à son encontre (avoir recours aux médias, aux pouvoirs publics, au gouvernement, à l’Assemblée nationale) si elle est tant moribonde et ringarde ? Concevrait-on trop d’amour pour elle ?