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le Monde Diplomatique
Mutineries, désertions et désobéissance
Article mis en ligne le 11 novembre 2020

Dans les discours officiels, la désertion et la désobéissance militaire ont longtemps été présentées comme des gestes antipatriotiques, rompant avec la cohésion nationale. Mais ces actes d’insoumission, qui révèlent en creux l’horreur des combats, témoignent aussi de la manière dont les institutions politiques et militaires imposent la guerre à des hommes qui la rejettent.

Il n’est pas facile de désobéir en temps de guerre, ni de se soustraire à un conflit. En 1914, par obligation, partout en Europe, les soldats mobilisés rejoignent leurs unités lorsque la guerre est déclarée, dans un climat d’exaltation qu’entretiennent les nationalistes. L’Internationale socialiste, dont certains attendaient qu’elle puisse sauver la paix, est réduite à l’impuissance, tout particulièrement après l’assassinat du socialiste Jean Jaurès par un belliciste exalté, à Paris, le 31 juillet 1914. On part pour une guerre que chacun – du conscrit allemand au volontaire britannique, du sujet du tsar à l’intellectuel français – croit courte et défensive. (...)

Le refus est alors rare. Par solidarité et esprit de corps, les combattants « tiennent » le plus souvent dans les conditions terribles des premières lignes de ce qui devient rapidement une interminable guerre de tranchées. Leur obéissance s’explique aussi par la grande efficacité d’un encadrement par des officiers jouant sur deux dimensions complémentaires : bienveillance paternaliste envers « leurs » hommes et sévérité sans faille pour ceux qui se montrent hésitants ou fautifs. Dès le début du conflit, la justice militaire française fait des exemples en exécutant des soldats présumés déserteurs ou désobéissants. Plus de cinq cents sont fusillés en 1914-1915.

Dans ces conditions, jusqu’en 1917, il existe avant tout des refus de guerre individuels et cachés, relevant davantage de stratégies d’évitement que d’une révolte ouverte alors inenvisageable. Dans toutes les armées, des mutilations volontaires ont lieu (...)

Refuser, c’est aussi déserter : on voit ainsi des combattants rester en arrière quand leur unité monte au front, ou demeurer chez eux quelques jours de plus à l’issue d’une permission. Il existe enfin des désobéissances collectives : en mai 1916, à Verdun, le 154e régiment français refuse de sortir de la tranchée pour partir au combat.
Culture de la protestation

L’année 1917 ouvre de nouvelles possibilités. Le poids des pertes comme le contexte politique et militaire changeant font naître des espoirs de fin que les plus décidés ou les plus militants des soldats tentent de concrétiser par l’action collective. On le voit évidemment en Russie, où la désobéissance des troupes, constituant des comités (soviets), est l’une des composantes majeures du cycle révolutionnaire. Mais aussi en France et en Italie, qui connaissent au printemps et à l’été 1917 d’amples mouvements de mutinerie – plus violents dans ce dernier pays, où les chefs militaires font régner une discipline impitoyable, plus construits en France, où des cultures politiques de la protestation permettent aux mutins de revendiquer la fin de la guerre. Partout, la répression est sévère.

D’autres armées, comme celles des Ottomans ou des Habsbourg, connaissent également des désertions massives en 1917-1918, alimentées par le séparatisme des nationalités (...)

Dans tous les cas, les refus des soldats reflètent une conflictualité sociale plus large, faisant écho aux grèves ouvrières, elles-mêmes davantage teintées de pacifisme. Cette dynamique mêlant mouvement social et désobéissance militaire caractérise la révolution allemande qui met fin au régime du Kaiser, le 9 novembre 1918, deux jours avant l’armistice.

Au total, les refus de guerre pendant le premier conflit mondial permettent de comprendre les expériences combattantes, et les liens sociaux qui préviennent ou permettent la désobéissance au front. Plus largement, ils posent des questions de fond quant aux droits et devoirs des citoyens en temps de guerre, lorsque l’Etat réduit les libertés.