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Mediapart
Mondial de foot : au Qatar, l’esclavage fait son gros œuvre
Article mis en ligne le 16 septembre 2022

Travail forcé ou non payé, cadences infernales sous des chaleurs extrêmes… Malgré plusieurs réformes amorcées sous la pression, l’émirat demeure pour les travailleurs migrants un voyage en enfer. Premier volet de notre enquête à deux mois de l’ouverture de la Coupe du monde de football.

Doha (Qatar).– « On a besoin de ton aide. Un frère n’a pas été payé depuis cinq mois. Il a réclamé ses salaires à son employeur qui, en représailles, l’a chassé du camp de travail. Il n’a nulle part où aller. »

Le téléphone a sonné au moment où Muhammad* s’effondrait de fatigue dans sa chambre sans fenêtre, exténué par le boulot, la chaleur et l’humidité. 44 degrés, avait affiché dans l’après-midi le mercure. Jamais en bientôt dix ans au Qatar, il n’avait connu un été aussi insupportable. Quelques jours plus tôt, il était sous des pluies diluviennes, en pleine saison sèche : inimaginable.

« Envoie-moi sa position, je vais le mettre en sécurité. » Muhammad n’a pas tergiversé malgré l’épuisement. Il s’est extrait de son lit, un matelas à même le carrelage, aspergé d’eau ; il s’est connecté à l’application Uber pour trouver un chauffeur.

Une heure plus tard, il accueillait et réconfortait dans sa colocation misérable un grand échalas hagard aux mains crevassées par le labeur : Hari*, 33 ans, ouvrier sur l’un des pharaoniques chantiers de Lusail, la ville nouvelle à une quinzaine de kilomètres des gratte-ciel de Doha, dystopie futuriste sortie des sables, vitrine d’une débauche de luxe, où vont se jouer, du 20 novembre au 18 décembre 2022, les matchs les plus courus de la Coupe du monde de football, dont la finale. (...)

Les rencontres se dérouleront dans l’un des stades les plus modernes et les plus extravagants de la planète, construit pour l’événement en même temps que des buildings, des autoroutes, des hôtels, des golfs, un métro, un tramway, une marina, une « place Vendôme ».

L’Iconic Stadium affiche 80 000 places dans le ventre d’une soucoupe démontable inspirée de la coque des boutres, ces voiliers traditionnels qui baignent encore près de la corniche et servaient autrefois à la pêche aux perles quand le Qatar vivait misérablement de cette ressource avant de se muer en géant du pétrole et du gaz.

Ce territoire de la taille de l’Île-de-France compte aujourd’hui parmi les États les plus riches au monde, avec le plus haut PIB par tête et le plus impressionnant ratio étrangers/nationaux : sur les 2,8 millions d’habitants, 90 % sont des travailleurs immigrés.

Plusieurs milliers d’ouvriers décédés

Allégorie du capitalisme débridé à l’extrême, il bâtit sa fortune – et, depuis douze ans, les infrastructures de la compétition reine du football mondial – en surexploitant un lumpenprolétariat venu d’Asie du Sud et d’Afrique principalement. Jusqu’à la mort, comme l’ont documenté plusieurs ONG et syndicats internationaux qui dénoncent cet « esclavagisme moderne ». (...)

sur fond de pacte de corruption, au moins 6 500 ouvriers débarqués d’Inde, du Pakistan, du Népal, du Bangladesh et du Sri Lanka auraient succombé à des accidents (...)

Les autorités qataries démentent l’hécatombe. (...)

La Fifa les soutient, applaudit « des mesures de santé et de sécurité très strictes » ainsi qu’« une fréquence des accidents faible par rapport à d’autres grands projets de construction dans le monde ».

À deux mois de la cérémonie d’ouverture, et alors que les appels au boycott se multiplient, l’influent micro-État au redoutable soft power voudrait que le sujet disparaisse des radars médiatiques ; « Le Qatar est pionnier dans la région, il a amélioré considérablement la vie des travailleurs étrangers », assure l’un de ses communicants. (...)

L’ONG Amnesty International dressait le même constat en août 2021 après avoir examiné des certificats de décès et enquêté sur la mort subite en pleine fleur de l’âge de six Népalais et Bangladais. Manjur Kha Pathan, 40 ans, un conducteur de camion, trimait 12 à 13 heures par jour par des températures infernales dans une cabine où la climatisation était défectueuse. Il l’avait signalé vainement. Il s’est évanoui avant de perdre la vie au travail le 9 février 2021. (...)

« Retourner au village dans un cercueil, c’est notre hantise à tous. Dans ma région natale, beaucoup d’hommes arrivent directement au cimetière », raconte Muhammad. Il vient d’un pays d’Asie réputé pour fournir l’une des mains-d’œuvre les plus dociles et les moins coûteuses, travaille pour une entreprise de BTP qatarie qui a confié l’encadrement à des Moyen-Orientaux, touche chaque mois l’équivalent de 340 euros, pour onze heures de travail par jour, six jours sur sept.

Il parle sous un nom d’emprunt, sous couvert d’anonymat, comme tous les travailleurs rencontrés par Mediapart, redoutant les foudres répressives du régime qatari sur lui et ceux qu’il aide de manière informelle, clandestine, « ses frères esclaves » relégués à la périphérie, dans le désert, la poussière, loin de tout, des chantiers, des centres-villes, de la vie. (...)

Réduits à la seule et unique fonction productive, ces forçats s’entassent, sans aucune intimité, par milliers, et même par dizaines de milliers parfois, dans des « labor camps » loués par leurs employeurs : des camps de travail sordides et surpeuplés, dont certains sont privés d’eau courante et d’électricité, plantés dans des zones industrielles polluées et sous étroite surveillance, cernés de hauts murs, de grillages, de vigiles, de caméras, de mouchards.

Alignés le long des baraquements, des rangées de bus blancs Tata ou des minibus, affrétés par les entreprises, les conduisent à l’aube vers les échafaudages puis les ramènent, le soir, au dortoir.

Mediapart a pu pénétrer dans l’un des plus « présentables » vu de l’extérieur, celui de Barwa El-Baraha, monstre de béton où l’on n’entre pas sans montrer patte blanche et qui abrite plus de 50 000 travailleurs migrants, majoritairement bangladais, érigé au sud de l’opulente Doha il y a une dizaine d’années pour répondre déjà au tollé international mais poursuivre toujours le même but : ségréguer.

Boulot-dodo-boulot. Le système – « hérité des pratiques ségrégationnistes états-uniennes et importé (dans le Golfe) par l’entreprise pétrolière Aramco en Arabie saoudite à la fin des années 1930 », analyse le chercheur Tristan Bruslé – est conçu pour isoler, exclure, contrôler, ne laisser aucune échappatoire à ces classes laborieuses qui ne comptent que pour leur force de travail. (...)

Réduits à la seule et unique fonction productive, ces forçats s’entassent, sans aucune intimité, par milliers, et même par dizaines de milliers parfois, dans des « labor camps » loués par leurs employeurs : des camps de travail sordides et surpeuplés, dont certains sont privés d’eau courante et d’électricité, plantés dans des zones industrielles polluées et sous étroite surveillance, cernés de hauts murs, de grillages, de vigiles, de caméras, de mouchards.

Alignés le long des baraquements, des rangées de bus blancs Tata ou des minibus, affrétés par les entreprises, les conduisent à l’aube vers les échafaudages puis les ramènent, le soir, au dortoir.

Mediapart a pu pénétrer dans l’un des plus « présentables » vu de l’extérieur, celui de Barwa El-Baraha, monstre de béton où l’on n’entre pas sans montrer patte blanche et qui abrite plus de 50 000 travailleurs migrants, majoritairement bangladais, érigé au sud de l’opulente Doha il y a une dizaine d’années pour répondre déjà au tollé international mais poursuivre toujours le même but : ségréguer.

Boulot-dodo-boulot. Le système – « hérité des pratiques ségrégationnistes états-uniennes et importé (dans le Golfe) par l’entreprise pétrolière Aramco en Arabie saoudite à la fin des années 1930 », analyse le chercheur Tristan Bruslé – est conçu pour isoler, exclure, contrôler, ne laisser aucune échappatoire à ces classes laborieuses qui ne comptent que pour leur force de travail. (...)

« Nous sommes comme des rats qui ne doivent approcher ni la caste des Qataris ni celle des expatriés occidentaux », dit Muhammad. (...)

Depuis cinq mois, son patron, un Qatari sous-traitant d’un conglomérat engagé sur plusieurs sites de Lusail, « la cité du futur », cœur battant du Mondial 2022, refuse de le rémunérer ainsi que ses collègues, en arguant de problèmes de trésorerie, un motif devenu imparable dans un émirat en chantier permanent qui explose les records de sous-traitance avec, du bas au sommet de la cascade, des entreprises et des fonds d’investissements du monde entier se déchargeant de leurs responsabilités sur le dos des travailleurs.

Hari en a perdu le sommeil. Non seulement il ne nourrit plus les siens mais il creuse sa dette : il y a six ans, pour quitter le Népal, échapper à l’extrême pauvreté et rejoindre le Qatar dont il savait que ce n’était pas un eldorado, il a contracté un emprunt auprès de l’usurier du village pour régler les 2 000 euros de frais de recrutement de l’agence qui lui a obtenu l’emploi.

Des frais exorbitants et parfaitement illégaux qui plongent des familles dans une dette à vie pouvant leur valoir d’être asservies à leur tour, cette fois par le prêteur, lorsque celui sur lequel elles ont tout misé ne revient pas et ne peut plus rembourser « le droit » d’aller travailler au Qatar, tué par la machine à broyer de l’exploitation.

Des résistances s’inventent (...)

les résistances individuelles et collectives, les solidarités intra et extracommunautaires qui s’inventent courageusement dans l’illégalité pour desserrer les tentacules d’une « gazomonarchie » antisociale, autoritaire, sous la férule de la dynastie al-Thani, connue pour son oppression des travailleurs mais aussi des femmes, des homosexuels, de toute dissidence.

Cette féodalité interdit la grève, le syndicalisme, mate toute revendication, toute rébellion, comme en témoigne l’expulsion sine die, le mois dernier, de plusieurs dizaines de serfs bangladais, indiens et népalais, coupables d’avoir manifesté, ce qui est extrêmement rare, pour obtenir leurs salaires, impayés depuis sept mois. « On ne fera pas une révolution mais on peut améliorer des vies », tranche Muhammad. (...)

« Je craque, je vois trop d’horreurs. » Retards ou non-paiements de salaire, cadences infernales menaçant la santé et la sécurité des salariés, travail forcé, escroqueries… Malgré plusieurs réformes amorcées sous la pression et l’indignation planétaires, le Qatar demeure pour les travailleurs exilés un voyage en enfer où se conjuguent les pires abus, les pires violations des droits humains, économiques et sociaux. (...)

La kafala en est un emblème. En 2020, sous les vivats de la Fifa et de l’OIT, l’agence onusienne dédiée à la protection des travailleurs (qui avait renoncé en 2017 à une plainte pour travail forcé en échange de l’ouverture d’un bureau à Doha), le Qatar a annoncé avoir aboli ce mécanisme de parrainage, vestige d’un autre âge, qui désigne, en droit islamique, une tutelle sans filiation et qui s’est mué dans la péninsule arabique en un terrifiant droit de propriété et de sujétion de l’employeur (aka le « kafeel » en arabe, « parrain » ou « sponsor ») sur son employé.

Plus besoin, par exemple, d’obtenir du kafeel un permis de sortie pour quitter le pays ou son autorisation écrite pour changer d’emploi, une « NOC » (« No Objection Certificate » ou certificat de non-objection), attestant d’« un comportement exemplaire ». (...)

Mais dans les faits, la réalité est tout autre, la loi piétinée faute d’être assortie d’une politique dissuasive de sanctions et de contrôles. La kafala se déploie toujours, profondément enracinée dans les mentalités. Des employeurs continuent d’entraver des salariés pour les maintenir enchaînés en réclamant des NOC ou en confisquant les passeports. (...)

Les chaînes de l’exploitation

Les témoignages recueillis par Mediapart révèlent au contraire des pratiques abusives généralisées dans un climat d’impunité. (...)

le racisme au quotidien, la négrophobie, la peur de la police, des contrôles au faciès même s’il est en règle, les collègues qui sombrent dans l’alcool dégoté au marché noir, se suicident ou tentent d’en finir pour se libérer des chaînes de l’exploitation. (...)