Bandeau
mcInform@ctions
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Basta !
« Mon amie la finance » : comment le Brexit a jeté la France dans les bras des banques
Article mis en ligne le 17 juin 2019

Pour les dirigeants français, la perspective du Brexit est une aubaine. Abandonnant définitivement toute hypocrisie, ils ont multiplié les courbettes et les cadeaux au secteur financier pour attirer à Paris les traders de la City. Mais les exonérations fiscales, dérégulations et autres avantages offerts aux géants de Wall Street n’ont pas produit les résultats escomptés. Peu de création et de relocalisation d’emplois sont annoncées. De la baisse de l’impôt sur les sociétés à la « flat tax », en passant par la suppression de l’ISF ou encore des aménagements du code du travail taillés sur mesure pour les traders, les réformes, elles, ont bien été mises en œuvre.

Ce 4 juin, l’hôtel Shangri-La, dans le 16ème arrondissement de Paris, accueille une conférence organisée par le Financial Times et son magazine The Banker, sous le patronage de Bank of America Merill Lynch. Son titre « Pourquoi la France maintenant ? ». Du président de la Banque de France à la patronne « internationale » de la banque états-unienne Morgan Stanley, on y retrouve tout le gratin de la banque et des régulateurs financiers français, britanniques et européens. La veille, l’Autorité bancaire européenne, chassée de Londres par le Brexit, a officiellement pris possession de ses nouveaux locaux à La Défense. Deux événements qui montrent à quel point le vent a tourné depuis qu’un précédent candidat à la présidence de la République, François Hollande, avait clamé à qui voulait bien le croire que « mon adversaire, c’est le monde de la finance ».

En réalité, les velléités de réforme qui ont suivi l’effondrement financier de 2008 ont été marquée d’une profonde ambivalence. Nicolas Sarkozy puis François Hollande ont souhaité s’afficher en pionnier de la régulation du secteur, mais sans aller trop loin. La saga de la taxe sur les transactions financières en est l’illustration. Adoptée en France dans une version amoindrie, elle a ensuite été proposée puis sans cesse retardée au niveau européen... du fait de la tiédeur de la France elle-même (lire notre enquête).

De même la loi de « séparation bancaire » était censée dresser une paroi étanche entre les comptes des simples particuliers ou des entreprises et les activités spéculatives des banques, pour que les secondes ne mettent pas en danger les premiers. Le texte finalement adopté en 2013, passé au laminoir des lobbys financiers, n’a concerné finalement qu’une proportion microscopique – moins de 1% – de l’activité de seulement deux banques, BNP Paribas et Société générale (lire notre article).
« Union sacrée » pour séduire l’industrie financière (...)

Dérégulation, gros cadeaux fiscaux et largesses pour les traders

Pour mieux plaire à Wall Street, la France a mis beaucoup sur la table. On allège la fiscalité, avec la suppression de la tranche supérieure de la taxe sur les salaires (concernant les secteurs comme la finance qui ne versent pas la TVA) – qui pourrait coûter entre 100 et 300 millions d’euros à la sécurité sociale chaque année – ou le renforcement des exonérations et autres avantages accordés aux « impatriés » ou aux gérants de fonds d’investissement ; on aménage le droit du travail, avec l’exclusion des bonus des traders du calcul des indemnités de licenciement ou une dispense temporaire d’affiliation au régime des retraites.

Et on dérégule, avec l’abandon de l’extension de la taxe sur les transactions financières françaises aux opérations infra-quotidiennes, ou avec l’annonce de la révision de toutes les directives européennes relatives à la finance qui auraient été « sur-transposées » dans le droit français (autrement dit où la France a été plus stricte que ce qu’exigeait l’Europe). On adapte le droit, avec la légalisation d’un contrat type sur les produits financiers dérivés. On accompagne, en créant un guichet unique pour faciliter les démarches fiscales et administratives des entreprises étrangères qui voudraient se relocaliser à Paris. On finance, avec des budgets conséquents pour la com’ et l’événementiel. Sans oublier la création d’une école internationale et de nouveaux lycées internationaux en banlieue parisienne pour les chérubins des traders, dans un contexte où le reste de l’Éducation nationale est plutôt au régime sec. (...)

Enfin et surtout, il y a les grandes réformes du début du quinquennat : la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), la « flat tax » sur les revenus du capital ou la baisse de l’impôt sur les sociétés à 25 %. Autant de mesures justifiées, entre autres, au nom de l’attractivité de la France à l’heure du Brexit (...)

Au final, un bel arsenal de mesures, plus ou moins techniques, dont il reste à chiffrer le coût total. Et tout ça pour quoi ? Quelques milliers d’emplois relocalisés depuis Londres tout au plus, selon les dernières estimations, dont un millier pour les banques françaises. Plus la relocalisation à La Défense de l’Autorité bancaire européenne, obtenue par tirage au sort au terme d’une négociation intergouvernementale. L’affirmation au demeurant contestable du gouvernement, selon laquelle « lorsqu’un banquier vient travailler en France, cela crée indirectement deux à trois emplois » (Benjamin Griveaux), ne suffit pas à rétablir l’équilibre entre la débauche de moyens et la modestie des résultats attendus [1].
Les lobbys dictent leurs conditions

Le nouveau registre de transparence du lobbying mis en place en France par la loi Sapin 2 permet malgré ses limites de lever un peu le voile sur les acteurs qui s’activent en coulisses. Parmi les « représentants d’intérêts » - selon l’euphémisme officiel - qui se sont mobilisés en faveur de « l’attractivité de la place financière de Paris », on retrouve bien entendu les grandes banques françaises - BNP Paribas, Société générale et les autres – mais aussi et surtout des acteurs comme Paris Europlace (qui regroupe acteurs publics, secteur financier, et entreprises cotées à la bourse de Paris), la Fédération bancaire française (le lobby des banques), l’Association française de gestion financière (AFG), ou encore l’Association française des marchés financiers (Amafi). (...)

Ce que Wall Street et l’industrie financière ont obtenu de la France, ils l’ont aussi obtenu, dans une moindre mesure, d’autres pays. La coalition arrivée au pouvoir aux Pays-Bas en 2017 a inscrit la suppression de la taxation des dividendes dans son programme gouvernemental avec l’objectif explicite d’attirer le « business » du Brexit. Même le nouveau gouvernement de coalition allemand en 2018, alors que Francfort avait jusque là plutôt joué la stratégie de la force tranquille, a fini par s’engager à « accroître l’attractivité de la place financière allemande ». Le nouveau ministre des Finances Olaf Scholz a désigné un secrétaire d’État venu directement de Goldman Sachs.

Les prévisions de relocalisations de banques hors de Londres ont beau être constamment revues à la baisse, seulement 5000 emplois au total aujourd’hui, à Paris et ailleurs, la finance semble au moins avoir reconquis les cœurs et les esprits des gouvernements en place.