La mobilisation populaire pour la démission du Président s’intensifie malgré la répression
La mobilisation populaire contre la corruption s’intensifie en Haïti. Dimanche 9 juin, plusieurs milliers de personnes ont manifesté dans les rues de Port-au-Prince pour réclamer la démission du Président, Jovenel Moïse. Le pouvoir a répondu par la force. Plusieurs manifestants ont été tués ou gravement blessés. Un nombre encore indéterminé de manifestants auraient aussi été illégalement arrêtés.
Nous avons joint par téléphone Ricot Jean-Pierre, Directeur de programme de la Plateforme Haïtienne de Plaidoyer pour un Développement Alternatif (PAPDA) et partenaire d’Entraide & Fraternité. Dans cette interview, Ricot revient sur les origines de cette mobilisation, sur le mouvement des PetroChallengers, la répression sanglante de la manifestation du 9 juin et nous livre quelques réflexions sur la suite de ce mouvement populaire. (...)
Il faut souligner tout d’abord que le pays est en crise depuis longtemps. Tous les secteurs d’activités sont touchés. Cette crise est orchestrée et alimentée par l’État lui-même : un État « anti-peuple », corrompu, qui n’écoute pas les revendications de sa population et travaille à protéger la mainmise d’une petite oligarchie sur les richesses du pays. Depuis plusieurs années, la population haïtienne appelle à la construction de nouveaux mécanismes démocratiques et participatifs, en vain.
La manifestation anticorruption de dimanche dénonce plus particulièrement le scandale PetroCaribe. Petrocaribe est un accord de coopération énergétique conclu entre le Venezuela et une quinzaine de pays d’Amérique centrale et des Caraïbes, dont Haïti. Avec cet accord, le Venezuela fournissait à Haïti du pétrole à des conditions de paiement préférentiel afin d’aider le pays à financer des programmes sociaux et de développement. Or, plus de dix ans après, on constate que peu de choses ont été faites sur le terrain. Depuis 2008 déjà, des mouvements de citoyens demandent des comptes au gouvernement haïtien sur la gestion de ces fonds publics.
Suite à la pression populaire, nous avons finalement obtenu que la Cour des comptes se saisisse du dossier PetroCaraibe et rende public plusieurs rapports d’audit. Ces rapports ont révélé des détournements importants de ces fonds publics pour servir des intérêts privés. Pire, l’État aurait siphonné une partie des fonds de PetroCaribe dans l’intérêt de plusieurs dirigeants politiques dont le Président d’Haïti, Jovenel Moïse, accusé de corruption et de détournements de fonds via la firme Agritrans dont il a été le PDG.
La mobilisation et les pressions grandissantes des PetroChallengers ont mis la Cour des comptes devant une réalité qu’elle ne pouvait plus cacher. La Cour des comptes elle-même est épinglée par ces rapports ! (...)
Ce dossier PetroCaribe est un catalyseur de la contestation en Haïti, qui fédère de multiples secteurs de la société (économiques, sociaux religieux, intellectuels etc.). Tous réclament la reddition des comptes, la poursuite judiciaire des corrompus et corrupteurs, le départ du Président, et le recouvrement de la souveraineté pour bâtir un État démocratique et participatif.
En plus de ces revendications liées au scandale Petrocaribe, les paysans étaient aussi dans la rue pour réclamer une réforme de la politique agricole tout comme les ouvriers qui exigent un salaire décent, la jeunesse pour demander son intégration dans l’économie et la vie politique du pays et les femmes pour exiger le respect de leurs droits ainsi que de la loi qui impose la représentation d’au moins 30 % de femmes dans les instances politiques du pays.
Comment le pouvoir politique a réagi suite à la publication des rapports de la Cour des comptes ?
En 2018, à plusieurs reprises, le Président a déclaré qu’il ne laisserait pas le dossier être instrumentalisé et transformé en un outil de persécutions politiques. Aussi, il a nommé illégalement des juges à la Cour d’appel de Port-au-Prince ainsi qu’à la Cour de Cassation. Il attribue aussi lui-même des dossiers à des juges d’instructions officiellement partisans du pouvoir. (...)
Comment peut-on soutenir le mouvement depuis l’étranger ?
La solidarité internationale à la lutte du peuple haïtien est capitale dans un moment aussi crucial. Cela pourrait se manifester en proposant des contenus qui apportent un éclairage et des clés de compréhension de ces revendications populaires. En organisant des tables rondes avec l’ensemble des partenaires haïtiens engagés pour échanger sur la situation et faire connaitre la grande vitalité de la mobilisation. Pour nous, cette mobilisation est à la fois une opportunité et un défi. Il s’agit pour les mouvements populaires de démontrer leur capacité à influencer la vie politique du pays.
Comment va évoluer ce mouvement selon toi ?
Il n’y a aucun répit. La manifestation de dimanche dernier a déjà été suivie par deux journées de grève. Les Petrochallengers ont annoncé également deux journées de mobilisation les 13 et 14 juin. Beaucoup de villes de provinces restent aussi mobilisées. De façon générale, il y a une fracture irréparable entre le pouvoir en place et la société. Des représentants des secteurs économiques, intellectuels, religieux ainsi que de partis politiques jusqu’ici modérés se sont également désolidarisés du pouvoir en place.
Nous sommes actuellement dans une situation de violence systématique de la part du pouvoir en place. (...)
Et comme l’Histoire d’Haïti nous l’enseigne, plus la répression grandit et plus la mobilisation s’amplifie. La PAPDA et ses membres vont continuer à être présents aux côtés de la population pour appuyer les revendications et participer à la construction d’un État populaire, capable de répondre aux aspirations des couches populaires et une société solidaire, juste et équitable.