C’est une fable entrepreneuriale qui plaît beaucoup aux grands médias comme à Xavier Niel, son premier investisseur. Mais l’entreprise qui a « disrupté » le marché de l’optique cache une réalité cauchemardesque, incarnée par son jeune patron Paul Morlet. Management par la peur, limogeages expéditifs, discriminations raciales ou violences sexistes rythment le quotidien.
La presse ne tarit pas d’éloges à propos de Paul Morlet. « Le visionnaire de la lunette », « Le disrupteur de l’optique » ou encore « L’entrepreneur qui n’a pas froid aux yeux ». Ce Lyonnais de 30 ans est le fondateur, avec Xavier Niel, de la start-up Lunettes Pour Tous. La promesse de l’enseigne ? Des lunettes de vue à 10 euros en 10 minutes.
Depuis son lancement en 2014, la marque low cost a dynamité le secteur de l’optique. Alors qu’un opticien vend en moyenne moins de trois paires par jour, Lunettes Pour Tous revendique dans les médias jusqu’à 350 clients par jour et par magasin. Le secret de Paul Morlet et Xavier Niel réside dans l’industrialisation. Les montures et les verres sont importés en masse depuis la Chine. Un robot high-tech taille ensuite les verres à la demande dans chaque boutique.
Grâce à ses 22 magasins, implantés dans les centres des plus grandes villes de France, Lunettes Pour Tous affiche un chiffre d’affaires de 30 millions d’euros en 2019 et ambitionne d’ouvrir d’ici 2021 trente nouvelles boutiques. Cette success story vaut à Paul Morlet d’être régulièrement invité en majesté sur les plateaux télé (...)
sur le plateau de BFM Business le 13 janvier 2020, il se targuait en tant que PDG de la société d’employer quatre cents salariés, tous en CDI : « En recrutant autant de personnes tous les mois, il fallait prendre des gens qui venaient d’un peu partout. On avait besoin de les former et comme il faut les fidéliser, les garder, le CDI marche mieux que le CDD. »
Leur CDI, c’est justement ce qu’ont perdu au moins soixante-dix travailleurs de Lunettes Pour Tous entre novembre 2019 et juillet 2020. Soit 15 à 20 % de l’effectif, alors que, dans le même temps, cinq nouveaux magasins ont ouvert leurs portes depuis le début d’année 2020.
Car en cette fin d’année, le rêve de start-upper est en train de tourner au cauchemar social. Notre enquête, qui s’appuie sur vingt-trois témoignages de salariés à travers la France – dont une partie a requis l’anonymat tout en étant prêt à assumer leurs propos devant la justice – est recoupée par plus de 200 documents. Elle montre une réalité bien moins idyllique que le récit déployé dans les médias, laissant au contraire apparaître un climat angoissant où « les licenciements s’enchaînent » et où « les employés sont virés du jour au lendemain », selon les termes d’un manager de l’entreprise depuis 2017, qui s’est confié à Mediapart.
Les scènes racontées dans cette enquête ont toutes été recoupées auprès de témoins présents ou via des communications entre salariés ou d’alertes envers des délégués du personnel. Contacté et relancé à plusieurs reprises, Paul Morlet a finalement refusé de répondre à nos questions détaillées
« Paul voit les salariés comme une simple charge budgétaire mensuelle, résume Nicolas*, un ancien adjoint du PDG. Embaucher des jeunes, souvent peu diplômés, lui permet de salarier des employés à bas coût, de les virer ensuite facilement et à peu de frais mais aussi de communiquer auprès des médias que Lunettes Pour Tous offre une chance aux jeunes. »
Pourtant, derrière ce discours dynamique se cache une réalité que de nombreux employés vivent difficilement, en étant confrontés à un management qu’ils décrivent comme brutal. (...)
« Nous avons repris progressivement le travail mi-mai, mais nous n’étions que trois employés au lieu de huit pour éponger le retard », détaille Martin*, un des jeunes travailleurs licenciés. Ce dernier prétend que « le 5 juin, lors d’une visite au centre de stockage, Paul Morlet n’a rien voulu entendre de nos difficultés » et lui aurait rétorqué : « À tout moment, je peux prendre un stylo et te virer. »
Trois jours plus tard, le PDG de l’entreprise le convoque avec le chef formateur de l’atelier et selon les propos rapportés et confirmés à Mediapart , il leur aurait dit : « Vous voyez, si vous commandez quelque chose sur Internet et que ça arrive en retard, vous allez vous dire que ceux qui travaillent sont des enculés. Et bien vous c’est pareil », poursuit Martin*.
Guillaume*, un des cadres du centre de stockage, se voit pour sa part reprocher d’avoir mis en porte-à-faux son patron devant les employés – comme l’indique sa lettre de licenciement (voir ci-dessous). « J’ai tenté en vain d’expliquer à Paul que les salariés étaient mécontents », explique-t-il. (...)
Directeur de magasin à Rennes depuis juillet 2018, François Nbombo, 39 ans, raconte avoir été licencié par téléphone fin décembre 2019. La raison évoquée au bout du fil par la DRH : la chute du chiffre d’affaires, comme le montre un échange de mails consultés par Mediapart.
« Le 20 décembre 2019, une demi-heure avant que j’arrive au travail, le siège de Paris m’appelle pour m’avertir qu’ils ont décidé de se séparer de moi, témoigne François Nbombo. Je suis complètement tombé des nues : je n’ai jamais eu d’avertissement préalable, ni même un mail ou un coup de fil. » Il affirme que seulement « cinq jours plus tard, [ses] identifiants d’accès aux mails et à l’interface de l’entreprise étaient désactivés ». Il n’avait alors « encore signé aucun papier », explique-t-il.
Dans la foulée, comme le montrent plusieurs documents consultés par Mediapart, les ressources humaines proposent au directeur de magasin une rupture conventionnelle et de poser ses jours de congés payés restants, le temps de réaliser les démarches administratives. François Nbombo n’a même pas le droit au départ à un entretien préalable de visu et doit signer électroniquement sa rupture, motifs invoqués par l’inspection du travail pour refuser son homologation (...)
« Nous venions de passer une année très difficile, indique le jeune salarié de 30 ans. Tous les employés avaient mis les bouchées doubles pour l’ouverture. Devant mon manager, Paul Morlet a ensuite déclaré : “Si je veux, dès lundi, j’ai une nouvelle équipe”. »
Dans l’après-midi, après un incident technique sur le robot usinant les verres, les nouveaux clients et des « influenceurs » invités pour l’inauguration sont contraints d’attendre plus de dix minutes leurs montures. « Il était hors de lui, insistait sur le fait qu’il pouvait aussi me “virer en 10 minutes”, et alors que je me démenais pour rattraper le retard, il me criait dessus en me demandant pourquoi je faisais “l’autiste” », conclut Kévin Commans.
Après la visite de Paul Morlet, trois employés, dont Kévin et son manager, avertissent par écrit leur comité social et économique (CSE). Sur les treize salariés que comptait la nouvelle boutique lilloise, quatre décident de quitter définitivement Lunettes Pour Tous, en demandant une rupture conventionnelle.
Même dynamique au siège parisien de l’entreprise. (...)
Mediapart a pu consulter des messages WhatsApp échangés au sein de groupes de travail des cadres de Lunettes Pour Tous, où l’entrepreneur assène des propos tels que : « Vous me cassez les couilles », « Démerdez-vous ou je sors tout le monde lundi », « Assume ta connerie », ou « Débile ».
Douze anciens directeurs, responsables et autres cadres font le récit de séances d’humiliation publiques lors des réunions du siège à Paris. (...)
Sur le dossier de presse de l’entreprise, on peut lire : « À l’image de notre clientèle, Lunettes Pour Tous porte haut la volonté de favoriser la mixité sociale au sein de ses magasins. Nos collaborateurs viennent de tous les milieux sociaux, avec ou sans diplômes. » D’après notre enquête, Paul Morlet est pourtant accusé d’avoir tenu des propos à connotation raciste et de recourir à des pratiques perçues comme discriminatoires, ainsi que sept anciens cadres du siège nous l’ont confirmé. (...)
une visite à la nouvelle boutique Lunettes Pour Tous du centre commercial Aéroville. « J’étais en train de former la future équipe, Paul Morlet est venu tous nous saluer, relate Émeline Poirel, ex-formatrice et auditrice partie de la société au premier trimestre 2020. Quelques minutes après, il s’est réuni à part avec son staff, puis est revenu en me disant qu’il fallait tous les renvoyer. » Une scène que nous ont racontée d’autres ex-salariés.
« Sa réaction en voyant le personnel a été : “Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Il y a trop de rebeus là.” », rapporte Cécile*. Après la visite et durant le voyage, Jérémy*et Marion* affirment que leur PDG a qualifié à plusieurs reprises l’équipe en formation de « racailles ». Quant à Héléna*, ex-cadre partie en février dernier de la société, et Cécile*, elles ont expliqué à Mediapart comment elles ont dû, d’après leur récit, recruter une nouvelle équipe « plus blanche » pour l’enseigne d’Aéroville. (...)
En porte-à-faux avec les directives de recrutement de leur PDG, éreintées moralement et physiquement, plusieurs femmes salariées de Lunettes Pour Tous prétendent avoir été la cible de remarques et comportements sexistes. (...)
À plusieurs soirées du personnel, Marion* demandera à des collègues de s’interposer face aux avances de son PDG : « Paul Morlet était lourd et intrusif avec moi. Il pouvait par exemple m’envoyer une chanson d’amour. Ou des messages ambigus avec des émojis de cœur. Je ne savais pas quoi répondre, sachant qu’il est mon patron. » Des messages consultés par Mediapart le confirment.
Au cours d’une soirée dans un bar en juillet 2019 où Stéphanie* et Héléna* témoignent que Paul Morlet posait ses « mains baladeuses » sur Marion*, Cécile* a été jusqu’à intervenir pour mettre fin aux gestes insistants de son employeur : « Marion était pétrifiée, toute rouge. »
Pression permanente (...)
Au cours de cette enquête, nous avons compté sept cadres qui ont été sujets à des insomnies, des malaises, des crises d’angoisse ou de tétanie. Certains se mettent en arrêt maladie avant de quitter l’entreprise, comme Nicolas*, l’ancien adjoint du PDG : « À force d’être rabaissé et humilié, j’en faisais des cauchemars la nuit. » (...)
« Nous restions dans la boîte parce que comme Paul répétait sans cesse que nous étions des merdes, nous pensions que personne d’autre ne nous embaucherait. Nous étions jeunes et pensions que c’était comme ça que ça se passait dans les start-up à Paris. »
Cela paraît bien loin du « projet à vocation sociale » évoqué par Paul Morlet deux mois après cet épisode, sur la chaîne télévisée TMC.