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Loi pouvoir d’achat : Macron & Borne veulent prolonger notre ébriété énergétique
/Maxime Combes , économiste
Article mis en ligne le 21 juillet 2022

42°C en Gironde. 40°C en Bretagne. 20 000 hectares partis en fumée. Lacs, rivières et sols s’assèchent. Les glaciers fondent. Que fait-on à l’Elysée ? On reçoit le président des Emirats Arabes Unis pour importer plus de gazole. A Matignon ? On défend un projet de loi « Pouvoir d’achat » qui vise à importer plus de gaz du Qatar et des Etats-Unis. Où est la sobriété ?

Ce lundi 18 juillet illustre à quel point nos dirigeants politiques font preuve d’aveuglement volontaire face aux conséquences du réchauffement climatique. Alors que cette journée est l’une plus chaude jamais enregistrée en France, Elysée et Matignon, loin des discours de façade sur la sobriété énergétique, s’adonnent à prolonger quoi qu’il en coûte notre ébriété énergétique collective. C’est proprement incomprehensible. Inimaginable. Irresponsable.

Les mots manquent pour décrire les faits qui suivent. Dans un langage plus scientifique, cette journée illustre le "schisme de réalité" que n’ont cessé d’observer chercheurs et activistes du climat depuis 30 ans : alors que les effets du réchauffement climatique se conjuguent au présent à travers des intensités et des fréquences toujours plus fortes et rapides, les politiques climatiques sont édulcorées, repoussées ou même remplacées par des mesures visant à préserver le statu quo énergétique. (...)

6 juillet : "Nous serons la première grande nation écologique à sortir des énergies fossiles" dit Elisabeth Borne
7 juillet : Elisabeth Borne transmet au Conseil d’Etat puis à l’Assemblée nationale un projet de loi qui augmente les importations de gaz et relance le charbon

Vous trouvez surprenant qu’un projet de loi portant sur le "pouvoir d’achat", c’est-à-dire sur la capacité des ménages à maintenir leur niveau de vie, comporte une procédure visant à accélérer la construction d’un terminal d’importation de gaz de schiste ?

Moi aussi.

Le gouvernement le justifie au nom de la "souveraineté énergétique"

Soit

Mais pourquoi n’y a-t-il rien pour accélérer le déploiement des énergies renouvelables (un projet de loi est prévu mais reporté), la sobriété et l’efficacité énergétiques, qui sont clés en la matière ?

Depuis plusieurs jours, vous lisez des articles disant que le gouvernement s’est converti à la "sobriété".

Ce projet de loi qui comporte des mesures sur le gaz et le charbon n’en compte aucune en matière de sobriété et d’efficacité énergétiques : les termes en sont absents

Venons-en au projet de loi lui-même.

C’est à l’article 13 que le gouvernement souhaite donner la possibilité au ministre de l’énergie d’autoriser la construction expresse d’un "terminal méthanier flottant"

C’est à l’article 14 que le gouvernement propose des "dérogations" aux règlementations environnementales en vigueur pour l’installation d’un terminal méthanier flottant dans le port du Havre et pour la construction des canalisations et autres aménagements nécessaires. (...)

L’étude environnementale évalue les impacts sur

La population et la santé humaine
La biodiversité
Les terres, le sol, l’eau, l’air et le climat
Le patrimoine culturel et le paysage

Tous ces impacts sont donc subordonnés à l’impératif d’un port méthanier de plus

Ce même article 14 prévoit que le terminal méthanier puisse être construit avant même que les mesures pour compenser les impacts écologiques sur les espèces et leurs habitats ne soient définies

L’écologie est subordonnée à l’impératif de maintenir notre ébriété gazière. (...)

Des dérogations sont également prévues pour la construction et l’exploitation de la canalisation de transport de gaz naturel qui relira le terminal méthanier à la terre ferme ainsi que pour la construction des équipements industriels nécessaires. (...)

C’est TotalEnergies qui doit installer le terminal flottant et Engie qui devrait le raccorder au réseau afin d’importer dès fin 2023 près de 5 milliards de mètres cubes de gaz par an (l’équivalent de 45 térawattheures par an), soit 10% de la consommation française.

Au nom de la "souveraineté nationale" & du "pouvoir d’achat" les multinationales, TotalEnergies et ENGIE qui font des superprofits gigantesques obtiennent le droit de développer un projet gazier d’envergure sans devoir respecter les normes environnementales.

Ce projet de loi "Pouvoir d’Achat" prévoit aussi (art. 10) d’augmenter les objectifs de remplissage minimal des infrastructures de stockage de gaz gérées par les industriels

Mais vous n’y lirez aucun objectif de réduction de la consommation de gaz

L’ébriété oui.

La sobriété non.

Ce n’est pas tout. Ce projet de loi "Pouvoir d’Achat" prévoit des dispositions relatives à la relance des centrales au charbon pour permettre aux opérateurs d’utiliser des CDD ou contrats de mission pour réembaucher leurs salariés, en pleine dérogation avec le droit du travail (...)

Voilà donc un projet de loi "Pouvoir d’Achat" qui vise à accroître un peu plus encore les importations de #gazDeSchiste venant des Etats-Unis et de gaz venant du #Qatar. L’objectif est clair : remplacer notre dépendance au gaz russe par une dépendance au gaz US et qatari. (...)

Ce n’est pas fini.

Les articles 11 & 12 étendent les possibilités de couper l’accès au gaz des consommateurs finaux, en cas de menace sur la sécurité d’approvisionnement en gaz naturel ou en électricité, sans qu’il ne soit précisé les critères de mise en oeuvre.

Il y a quelques jours, Emmanuel Macron affirmait qu’il n’y aurait "aucun risque de coupure" cet hiver. Si ce risque est nul, alors les dispositions des art. 11&12 sont inutiles. Si ce risque existe, alors le rationnement qu’il induit nécessite d’être débattu publiquement : quels sont les consommations indispensables et celles qui sont jugées inutiles ? (...)

Comme je l’ai expliqué à plusieurs journalistes (voir cet article chez Reporterre), le contenu de ce projet de loi traduit une forme de panique qui gagne le gouvernement et l’appareil d’État et qui ne sont pas certains, par manque d’anticipation de pouvoir garantir une sécurité d’approvisionnement.

Loin d’assister à une "écologie de guerre" comme l’affirmait Pierre Charbonnier dans un texte récent, voici plutôt une "économie de guerre" qui écarte les règles environnementales, la sobriété & l’efficacité énergétiques pour prolonger artificiellement notre ébriété énergétique collective.

Concluons en questions (...)