« De fait, l’antiracisme est devenu essentiel au capitalisme contemporain. Imaginez que vous cherchiez quelqu’un pour prendre la tête du service des ventes de votre entreprise et que vous deviez choisir entre un hétéro blanc et une lesbienne noire. Imaginez aussi que la lesbienne noire est plus compétente que l’hétéro blanc. Eh bien le racisme, le sexisme et l’homophobie vous souffleront de choisir l’hétéro blanc tandis que le capitalisme vous dictera de prendre la femme noire. ». Ainsi (ose) parle(r) Walter Benn Michaels [1], auteur d’un petit livre trop encensé, La diversité contre l’égalité [2],
qui vient nous (ré-) expliquer que les luttes antiracistes, antisexistes et anti-homophobes sont au fond plus « identitaires » qu’égalitaires et que, loin d’appartenir à la noble famille des luttes sociales, elles ne font que divertir, diviser et… servir le capital ! À celles et ceux que ne suffit pas à faire vomir un tel déni de la discrimination raciste et hétérosexiste de la part d’un auteur progressiste (et une telle candeur, de la part d’un anti-capitaliste déclaré, face au capitalisme et à sa fétichisation de la « compétence »), nous conseillons de lire l’article qui suit.
Rédigé par Danièle Lochak bien avant la sortie de l’inepte pamphlet de Benn Michaels, il propose, lui, une analyse rigoureuse et informée des rapports entre la logique du profit et la discrimination. Une analyse qui montre que, si le racisme, le sexisme et le libéralisme sont des logiques distinctes et irréductibles l’une à l’autre, la loi du marché joue davantage dans le sens d’une reproduction et d’un développement des discriminations que dans un sens antiraciste ou antisexiste. (...)
La solidarité contre le marché
Si la logique du marché non seulement est incapable de produire de l’égalité, mais engendre de nouvelles formes de discrimination que l’encadrement de la liberté contractuelle ne suffit pas à juguler, force est de recourir à d’autres modes de régulation si l’on ne veut pas laisser la réalisation des droits fondamentaux dépendre des aléas du marché.
Parmi les droits les plus directement menacés par la loi du marché figurent, on l’a vu, le droit à l’emploi et le droit à la santé, garantis par le Préambule de 1946, le droit au logement, proclamé à plusieurs reprises par le législateur, mais aussi – il convient de s’y arrêter un instant – la possibilité de s’assurer. Car s’il n’existe pas à proprement parler de droit à l’assurance, l’assurance est devenue, directement ou indirectement, la condition de l’exercice d’une série de droits fondamentaux, de sorte que l’impossibilité d’accéder à l’assurance équivaut à être privé de ces droits. Le droit au logement, l’exercice d’une activité professionnelle et donc la liberté d’entreprendre, le droit de disposer des biens de consommation indispensables, sont de plus en plus souvent conditionnés par le recours à l’emprunt ; or l’accès au crédit est lui-même conditionné par l’accès à l’assurance, puisque les banques exigent que le remboursement du prêt soit garanti par une assurance couvrant les risques décès, invalidité et maladie. (...)
La solution adoptée aujourd’hui pour les risques aggravés pourrait bien servir demain de modèle pour la couverture d’autres « mauvais risques », ouvrant ainsi la voie à une segmentation toujours plus forte du marché de l’assurance. L’hypothèse est d’autant plus plausible que la pression des intérêts économiques n’est pas la seule à pousser en ce sens. Le progrès de la connaissance des inégalités naturelles entre les hommes, la « déchirure du voile d’ignorance » [18], sous l’effet des progrès de la médecine, notamment de l’épidémiologie et du diagnostic génétique, pourrait bien miner à la base le principe d’une mutualisation universelle qui présupposait que les individus étaient égaux devant les différents risques sociaux susceptibles d’affecter l’existence, et, à terme, faire voler en éclats l’ensemble de notre système de protection sociale.
Si cette perspective pessimiste se confirmait, elle signifierait la double victoire du marché : victoire matérielle, le consacrant comme mode hégémonique de régulation sociale ; mais aussi victoire intellectuelle et morale, puisqu’il apparaîtrait alors en pleine lumière que la loi du marché a inscrit profondément sa marque en chaque individu, et que des décennies d’État providence n’ont pas réussi à déraciner la propension à raisonner, bien au-delà de la sphère marchande, en termes de coût-bénéfice.