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Basta !
« Les pays qui accordent la priorité à la croissance se retrouvent avec le plus de dégâts économiques et sociaux »
Article mis en ligne le 25 novembre 2020
dernière modification le 24 novembre 2020

« L’année 2020 a été très difficile pour tout le monde », la combinaison des crises – sanitaire, sociale, écologique et économique – risque cependant de s’intensifier, prévient l’économiste Eloi Laurent. Pour l’auteur du livre Et si la santé guidait le monde ?, les signes d’espoir persistent malgré tout. Comme lorsque l’Europe inventait puis généralisait la protection sociale, il y a plus d’un siècle, il nous invite à refonder l’État providence en plaçant la santé de l’être humain et de son environnement au cœur des politiques du futur. Entretien.

Basta ! : Pour vous, le Covid-19 va-t-il marquer un tournant historique dans la manière dont les gouvernements considèrent la santé dans leur politiques économiques ?

Éloi Laurent [1] : Il est évidemment très tôt, trop tôt pour le dire. Nous sommes encore complètement assommés par cette année surréaliste et douloureuse alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) nous annonce que cette pandémie va avoir des effets peut-être encore pendant des décennies… En tant que chercheur, je vois cependant un tournant. J’ouvre le livre Et si la santé guidait le monde ? par cette dépêche AFP, qui m’avait sidéré, qui disait que le 7 avril 2020, 4 milliards de personnes étaient confinées totalement ou partiellement, pour préserver leur santé. 100 gouvernements dans le monde qui représentent plus de 50 % de la population mondiale avaient reconnu que la valeur supérieure de l’humanité, c’est la santé… C’est inédit dans l’Histoire. On pourrait penser que ça va de soi, qu’on l’a toujours su. Ce n’est pas le cas, puisque nos systèmes économiques sont fondés sur la croissance économique et pas sur la santé. (...)

Ensuite, les stratégies nationales ont été très différentes. Des pays ont réagi en phase avec les enjeux du XXIème siècle, comme la Nouvelle Zélande. Ce pays m’impressionne depuis le début de l’épidémie. Il y a eu 25 morts du Covid en Nouvelle-Zélande ! Pour cinq millions d’habitants ! Proportionnellement à la population, on a 130 fois plus de morts du Covid en France. La Nouvelle-Zélande est certes une île, mais le Royaume-Uni aussi est une île, et ils ont plus de 50 000 morts. La Finlande est un pays qui a une population presque égale avec un système social supérieur, ils ont 13 fois plus de morts par habitant. Pour comprendre le cas néo-zélandais, il est utile de regarder l’indice de sévérité des mesures de restriction construit par un groupe de chercheurs d’Oxford, qui agrège des données sur la fermeture des écoles, des frontières, des lieux de travail… (...)

La Nouvelle-Zélande a été un des premiers pays au monde à réagir en imposant des mesures de restriction dès janvier 2020. Mais c’est surtout le pays le plus strict au monde pendant une bonne partie du mois de février, alors que les responsables français par exemple ne comprennent pas l’ampleur de la catastrophe ou refusent d’en prendre la mesure. (...)

Le soi-disant dilemme entre croissance et santé confine à l’absurde : les pays qui enregistrent la plus grande perte de croissance sont également ceux qui ont le plus de pertes de vies humaines ! Les pays qui ont accordé la priorité à la question économique ont laissé, au printemps comme à l’automne, tous les indicateurs de santé se dégrader pendant plusieurs semaines. Ensuite ils ont été obligés de mettre en place des politiques drastiques, qui brisent la coopération sociale, avec un coût qui est une véritable punition imposée aux populations. Au bout du compte, ces pays se retrouvent avec plus de dégâts sanitaires, plus de dégâts économiques et surtout sociaux. (...)

J’ai été étonné de la vulnérabilité de la France face à la première vague. Cela a été un désastre. Avec plus de 30 000 morts, nous avons été l’un des pays les plus touchés par nombre d’habitants. Pourquoi ? Il y a un an, on était en France dans la crise de l’hôpital public. Mille chefs de service avaient démissionné de leurs fonctions administratives car ils et elles considéraient que l’hôpital était maltraité par les pouvoirs publics. Les pays européens les plus touchés par le Covid – la France, le Royaume-Uni, l’Italie, l’Espagne – sont ceux de l’austérité sanitaire ! (...)

Il est écrit en toutes lettres dans le dernier rapport de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les écosystèmes, rédigé par les meilleurs spécialistes mondiaux sur ces questions, que c’est précisément le fonctionnement actuel du système économique mondial qui est en cause dans la pandémie [3]. Ne pas entendre cela est dangereux, parce que les mêmes causes reproduiront les mêmes effets. Et c’est symptomatique d’une discipline économique qui n’arrive pas à s’extraire d’un raisonnement en vase clos, hors-sol, et qui ne comprend ni n’assume sa part de responsabilité dans la dégradation de la biosphère.

Les économistes ont deux énormes problèmes au XXIème siècle, qui montrent à quel point la profession est en décalage par rapport aux défis du temps. Le premier, c’est qu’ils ont largement colonisé le domaine de la santé avec leurs indicateurs et leurs modèles. Les indicateurs de l’analyse coût-bénéfice appliqués à la vie humaine, c’est exactement ce que dénonçaient les chefs de service hospitaliers avec leur démission collective l’an dernier. On commence à définir des indicateurs de séjours en hôpital, ensuite, avec la tarification à l’activité, on transforme les hôpitaux en machines financières. C’est ce qui se passe aux États-Unis, et le résultat est une catastrophe sanitaire. Les économistes ont une responsabilité très lourde dans cette financiarisation de la santé.

Le deuxième gros problème de l’économie, c’est qu’elle n’a quasiment aucune conscience des enjeux écologiques. Au contraire, elle fait écran avec les mêmes analyses coûts-bénéfices appliquées aux écosystèmes et à la biodiversité. (...)

Le fait de ne pas agir aujourd’hui, de ne pas appliquer, en France, les recommandations de la Convention citoyenne pour le climat car cela coûterait trop cher, est une hérésie économique : dans dix ans, cela coûtera dix à vingt fois plus cher de faire ces mêmes efforts, qui seront de toute façon nécessaires car le changement climatique et la crise des écosystèmes ne vont pas disparaître tout seuls. Aucun scientifique au monde ne pense que le changement climatique va se stabiliser de lui-même, aucun scientifique ne pense que les écosystèmes vont pouvoir se régénérer d’eux-mêmes, certainement pas dans les décennies qui viennent. Cela prendra des milliers d’années pour le climat, des dizaines de milliers d’années pour la biodiversité (...)

Il faut réfléchir à ce qui noue ensemble les systèmes humains et les systèmes naturels. Je pense que le nœud fondamental, c’est la santé. Il faut absolument travailler ce lien du point de vue économique. Car vous n’avez pas d’économie viable avec des écosystèmes et des humains malades de concert, sous l’effet des pandémies ou du dérèglement du climat.

Lorsque j’entends évoquer le coût de l’intégration des enjeux écologiques dans les politiques publiques, j’ai immédiatement envie de retourner la question : quel est le coût économique et social de la non-écologie ? (...)

Comment la perspective d’un État providence basé sur la pleine santé pourrait convaincre les tenants de la croissance à tout prix ?

La pleine santé est le concept qui permet de relier notre habitat et notre humanité, mais il faut ensuite des institutions pour le faire vivre. J’ai étudié de près la naissance de l’État providence, parce qu’en tant qu’économiste, je pense que c’est l’institution la plus géniale de l’histoire de l’humanité, une institution à la fois juste et efficace, avec cette idée de la mutualisation des risques et de la réduction des inégalités qui en découle. À la fin du XIXème siècle, les dirigeants comprennent que le système économique d’alors provoque des ravages sociaux, que le capitalisme industriel financiarisé provoque une déstabilisation sociale très profonde qui devient une déstabilisation politique.

Face à cela, en Allemagne, Bismarck, qui n’est pas exactement un grand démocrate, constate qu’autour de lui, ceux qu’il appelle « les socialistes » sont en train de gagner la bataille idéologique. Bismarck n’a aucune envie que le système politique soit renversé, donc, il réfléchit à une idée nouvelle, celle du bien-être collectif, à partir de l’idée du bien-être des travailleurs. Cette politique nouvelle, c’est la protection sociale. La première loi sur l’État providence dans le monde est décidée en 1883 en Allemagne. La France va suivre en 1898 par la loi sur les accidents du travail. Un nouveau contrat social se forme entre le capital et le travail.

Aujourd’hui, nos systèmes sociaux sont de plus en plus déstabilisés par les crises écologiques. Il nous faut donc inventer un nouveau contrat social entre, d’un côté, le bien-être humain et, de l’autre, la préservation de la biosphère, qui en est la garante en dernier ressort. (...)

il y a un modèle chinois d’État social-écologique qui se dessine, et plus largement un modèle asiatique dans la gestion de cette crise du Covid. Ce modèle se fonde sur ce que j’appelle le « bio-techno-pouvoir », en référence à Michel Foucault. Il peut être terrifiant, avec une véritable répression sanitaire féroce qui se fait par des outils technologiques. C’est aussi pour cela que la Nouvelle-Zélande est un exemple important. Là-bas, la gestion de l’épidémie s’est faite par le dialogue, par le débat public, par la confiance politique, par une contrainte expliquée et acceptée, et par une première ministre qui a été réélue en menant cette politique. (...)

En France, les autorités n’expliquent pas pourquoi on en est arrivé là, à cette crise sidérante de notre sociabilité, car cela conduirait à des révisions déchirantes. Vous ne pouvez pas d’un côté dire clairement « la raison pour laquelle il y a le Covid-19, c’est parce qu’on détruit les écosystèmes et la biodiversité » et de l’autre passer l’été et l’automne à taper sur la Convention citoyenne pour le climat en disant que ses recommandations seraient un frein insupportable à la bienfaisante croissance. (...)