
J’ai mis ce blog en sommeil depuis le mois de mars pour plusieurs raisons. La première résulte de l’effet de sidération qu’a provoqué en moi cet événement inouï que constitue l’épidémie du coronavirus et la mobilisation mondiale des Etats pour tenter de l’enrayer. Ne l’ayant pas prévu, même pas comme hypothèse de travail, et me sentant incapable de l’analyser sur le moment, je me suis appliqué à moi-même le conseil « wittgensteinien » que j’avais adressé, dans l’un de mes précédents blogs, à Patrick Boucheron, lorsqu’il avait donné, sur France Inter, son opinion à propos des gilets jaunes : « ce dont on ne peut parler, il faut le taire ». L’actualité de ces derniers mois m’a conforté dans cette attitude. J’ai préféré subir en silence le spectacle affligeant d’une actualité où les experts défilent chaque jour, pour comptabiliser les morts, pour nous marteler doctement leurs injonctions contradictoires sur les masques, les « gestes barrière », la « distanciation sociale » ; sans compter les litanies d’un gouvernement se retranchant constamment derrière les « scientifiques », au moment même où il concoctait un projet de loi portant des coups mortels à la recherche publique.
La deuxième raison de ce silence, c’est que je me suis interrogé sur l’utilité de ce blog. La façon dont ont été interprétés plusieurs des textes que j’ai publiés ici m’a fait réaliser l’ampleur du fossé qui me séparait de la plupart des adeptes de Twitter ou de Facebook.
Dans l’ouvrage Dire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question (Agone, 2010), j’avais tenté de montrer (en me limitant au monde universitaire) que trois grands types d’intellectuels s’étaient imposés à l’issue de l’Affaire Dreyfus.
Ceux que j’ai appelé, par référence à Charles Péguy, les « intellectuels de gouvernement » occupent une position dominante dans le champ médiatique (la presse de masse d’hier, les chaînes télévisées d’aujourd’hui). Ils accèdent souvent à l’Académie française et certains d’entre eux deviennent parfois ministre de l’Education nationale ou de la Culture. Ils défendent mordicus la nation française, ses traditions, l’ordre établi, mobilisant leur intelligence pour dénoncer toute forme de pensée subversive. Après avoir vaillamment combattu le « totalitarisme », ils sont aujourd’hui vent debout contre « l’islamisme ».
Face à eux se dressent les « intellectuels critiques », qui sont les héritiers des « intellectuels révolutionnaires » de la grande époque du mouvement ouvrier. Certains d’entre eux prônent encore la lutte des classes, mais leur principal cheval de bataille aujourd’hui, c’est le combat contre le « racisme d’Etat » et « les discriminations » ; les « racisé-e-s » ayant remplacé le prolétariat.
Ces deux pôles antagonistes peuvent s’affronter continuellement dans l’espace public parce qu’ils parlent le même langage. Les uns et les autres sont persuadés que leur statut d’universitaire leur donne une légitimité pour intervenir sur tous les sujets qui font la une de l’actualité. Ils font comme s’il n’existait pas de séparation stricte entre le savant et le politique. (...)
Le troisième type d’intellectuels que j’avais retenu dans cet ouvrage est celui que Michel Foucault appelait « l’intellectuel spécifique ». Il tranche avec les deux autres parce qu’il part du principe que la science et la politique sont des activités très différentes. Le fait d’avoir une compétence dans le domaine des sciences sociales peut certes nous aider à éclairer les relations de pouvoir qui régissent nos sociétés, mais le mot pouvoir n’est pas synonyme du mot politique (au sens commun du terme) et la critique scientifique n’est pas du même ordre que la critique politique.
Cette conviction explique pourquoi l’intellectuel spécifique ne peut intervenir dans l’espace public que sur des questions qu’il a lui-même étudiées pendant de longues années. Ces questions sont d’ordre scientifique, ce qui fait qu’elles ne se confondent pas avec celles auxquelles les journalistes et les politiciens voudraient qu’il réponde. Voilà pourquoi l’intellectuel spécifique doit « problématiser » (comme disait Foucault) les questions d’actualité dans le but de produire des vérités sur le monde social qui ne peuvent être obtenues qu’en se tenant à distance des passions et des intérêts du moment.
Cela ne signifie pas que l’intellectuel spécifique se désintéresse de la fonction civique de son métier. (...)
Voilà pourquoi, depuis Max Weber jusqu’à Pierre Bourdieu, les intellectuels spécifiques ont mobilisé les outils que propose la science sociale pour combattre le pouvoir symbolique que détiennent les intellectuels. Mais comme ils deviennent eux aussi des intellectuels quand ils interviennent dans le débat public, ils doivent retourner contre eux-mêmes les armes de la critique. Ce qui caractérise le véritable intellectuel spécifique, c’est donc sa capacité à se mettre lui-même en question, ce que j’ai appelé la faculté de « se rendre étranger à soi-même », alors que chez les autres intellectuels, le pouvoir de la critique s’arrête toujours devant leur porte. (...)
Les chaînes d’information en continu, dont la logique repose sur ce qu’on pourrait appeler « une économie de la palabre », obéissent aux mêmes principes que les réseaux sociaux : il faut mobiliser les émotions des téléspectateurs pour booster les audiences, et donc les recettes publicitaires. Voilà pourquoi ces chaînes accordent une place essentielle aux polémiques, aux « clashs », aux insultes qui sont immédiatement relayés sur les réseaux sociaux. Dans le même temps, pour donner un peu de crédibilité à leur entreprise, ils sollicitent constamment des « experts », le plus souvent des universitaires, transformés en chasseurs de « fake news », qui acceptent de jouer ce jeu pour en tirer quelques profits en terme de notoriété, de droits d’auteurs, etc.
Les journalistes de la presse écrite se sont adaptés eux aussi à ce nouveau contexte en proposant des éditions en ligne, qui font une place de plus en plus grande à ce qu’on appelait autrefois « le courrier des lecteurs ». Les plus hardis se sont lancés dans l’édition entièrement numérique ; Médiapart ayant innové en allant jusqu’à abriter les « blogs » tenus par certains de ses abonnés.
Comme toute innovation technologique, cette révolution numérique a eu des conséquences contradictoires. On peut y voir un progrès de la démocratie car elle a élargi le cercle de ceux qui peuvent désormais participer aux échanges publics. Malheureusement, dans le même temps, la révolution numérique a considérablement affaibli l’autonomie des sciences sociales. Un nombre croissant d’universitaires ont été intégrés dans le jeu médiatique pour commenter l’actualité, pour livrer leur expertise, pour critiquer le gouvernement dans leurs blogs ou les tribunes que leur propose la presse.
En pénétrant de plus en plus intensément dans la vie quotidienne des individus, les nouveaux instruments de la communication de masse ont donc fortement aggravé la confusion du savant et du politique. Les intellectuels de gouvernement et les intellectuels critiques se sont facilement adaptés à cette nouvelle situation, étant donné qu’ils ne séparent pas strictement les deux sphères. En revanche, la position déjà fragile des intellectuels spécifiques, s’en est trouvée très affaiblie. (...)
Je suis convaincu que nos disciplines courent un grave danger si les universitaires n’ont pas le courage d’aborder de front ce genre de questions. Telle est la raison qui m’a poussé à évoquer dans un de mes blogs, la polémique entre le sociologue Eric Fassin et le sociologue américain Mark Lilla. J’ai montré qu’au-delà de leurs divergences, ils étaient d’accord au moins sur un point, à savoir que leur statut d’universitaire les autorisait à donner leur opinion en matière politique comme si cela allait de soi. C’est le même genre de critiques sur le pouvoir symbolique que s’arrogent les intellectuels que j’ai adressé à Patrick Boucheron dans un autre blog, qui prolongeait ce que j’avais déjà écrit, à propos de Jacques Julliard ou de François Furet, dans mon livre sur les intellectuels.
Le blog sur la polémique Lilla/Fassin a suscité des réactions qui montrent quelques unes des armes rhétoriques que mobilisent aujourd’hui les intellectuels critiques pour échapper à la critique. La revue Mouvement qui est un exemple typique de publication mi-savante, mi-militante, confondant fréquemment la science, l’expertise et l’engagement politique, a cru bon de consacrer tout un numéro pour « réfuter » mon texte, en faisant comme si la divergence était d’ordre scientifique. J’ai été à la fois flatté de l’importance accordée à ce petit blog et consterné par la manière dont les contributeurs ont argumenté pour éviter le problème de fond que j’avais mis sur la table. Au lieu d’aborder la question des rapports entre le savant et le politique, les auteurs de ce numéro ont préféré se focaliser sur « l’intersectionnalité ». Ce qui est pour moi l’exemple type d’un faux problème qu’on nous avait déjà servi il y a vingt ans avec la « déconstruction » de Jacques Derrida.
Je ne suis ni pour ni contre « l’intersectionnalité », étant donné qu’à mes yeux, c’est toujours l’objet précis d’une recherche scientifique qui doit guider le chercheur dans le choix de ses concepts et de ses méthodes. Il est tout à fait légitime, dans le cadre d’une étude empirique précise, de discuter pour savoir s’il est pertinent de croiser les critères de classe, de genre et de race (à condition de s’entendre sur le sens qu’on donne à ce dernier terme) comme le prétendent les tenants de l’intersectionnalité. Des discussions intéressantes ont eu eu lieu parmi les chercheurs sur l’intérêt heuristique de ce concept en sociologie. Si j’ai parlé, dans mon blog, de « régression » par rapport à la tradition des sciences sociales, c’est uniquement parce que les adeptes de l’intersectionnalité en font la clé qui ouvrirait toutes les serrures de la connaissance, alors qu’on a appris jusqu’ici à nos étudiants qu’il n’était pas possible de dire a priori quelles étaient les variables les plus pertinentes pour expliquer le problème scientifique que l’on veut résoudre.
Mes divergences portent donc sur l’usage qui est fait de l’intersectionnalité par ceux qui brandissent ce terme comme un étendard à la fois politique et scientifique, car le vrai clivage oppose d’un côté les théoriciens – qui ne font jamais de travaux de terrain ou qui généralisent abusivement leurs résultats en présentant l’intersectionnalité comme une théorie universelle – et d’un autre côté, les chercheurs qui établissent et conjuguent leurs variables pour répondre aux questions concrètes qui ont surgi au cours de leur enquête.
Les intellectuels critiques ne sont bien sûr pas les seuls à entreprendre ces opérations de « traduction » pour discréditer ceux qui ne sont pas d’accord avec eux. J’ai subi le même genre d’avanies de la part des intellectuels de gouvernement, qui prétendent défendre la « laïcité » au nom du « printemps républicain » (...)
Ils n’ont pas supporté que j’utilise le mot « islamophobie » pour désigner les discours de haine que subissent les musulmans aujourd’hui car, selon eux, en reprenant ce terme à mon compte, j’aurais « fait le jeu » des islamistes qui menacent les « valeurs républicaines ». Dans ce type de polémiques, la traduction du langage savant dans le langage politico-médiatique permet de combiner les deux arguments majeurs qu’utilisent les intellectuels de gouvernement et les intellectuels critiques pour discréditer leurs concurrents : les dégrader en tant que savant tout en les accusant de complicité avec les ennemis du peuple au nom duquel ils parlent.
Les extraits, récemment publiés dans le Monde Diplomatique, du livre Race et sciences sociales (Agone, 2021) que j’ai co-écrit avec Stéphane Beaud, ont suscité une avalanche de commentaires qui reproduisent exactement la même rhétorique. (...)
Pour reprendre le langage d’Orwell, je dirai que les intellectuels qui passent leur temps sur les réseaux sociaux à insulter ceux qui ne sont pas d’accord avec eux, en mettant en cause leur compétence professionnelle et leur comportement civique, contribuent à fabriquer « l’homme totalitaire », c’est-à-dire un « individu qui est dépossédé de sa capacité d’exercer son jugement de manière indépendante ». Grâce à Facebook ou Twitter, des citoyens qui avaient été jusque là exclus du débat public ont désormais la possibilité d’y accéder. Malheureusement, ils sont le plus souvent placés dans une situation qui les empêchent « d’exercer leur jugement de manière indépendante », étant donné que le langage politico-médiatique est le seul auquel ils ont accès, ce qui les incite constamment à juger, condamner, dénoncer, réhabiliter au lieu d’essayer d’apprendre pour comprendre.
Tous ceux qui refusent la « trumpisation » de la vie intellectuelle française devraient pouvoir coordonner leurs efforts pour consolider le front de la résistance. C’est en tout cas une tâche qui s’impose si l’on veut adapter l’éducation populaire aux exigences de notre temps.