La chaîne W9 (groupe M6) a diffusé ce printemps une série de six reportages – « Les héros du nettoyage : Mission propreté » – produite par la Warner Bros. Cette série présente plusieurs métiers (éboueurs, égoutiers, nettoyeurs de l’extrême, assainisseurs, patrouilleurs sur les autoroutes) à travers des portraits de travailleurs que la caméra accompagne sur le terrain. Si elle a le mérite de montrer leurs quotidiens et de leur donner la parole, cette série n’échappe pas à la dépolitisation des questions liées aux conditions de travail, biais toujours aussi persistant dans le traitement médiatique du travail en général, et des ouvriers en particulier.
« Ces femmes et ces hommes de l’ombre s’engagent jour et nuit, parfois même au péril de leur vie, pour nous tous, contre les déchets. [...] Voici donc la fabuleuse histoire de ces hommes invisibles, de ces héros du nettoyage ». C’est en ces termes, accompagnés d’une musique digne des blockbusters hollywoodiens, que le journaliste introduit chacun des six épisodes de la série. Ces derniers sont construits autour d’images des travailleurs en action commentées par le journaliste, et d’entretiens face caméra, filmés hors du lieu de travail. Le tout ponctué par des plans grand angle de Paris, Marseille, Lyon, Albi ou Épinal. La mise en récit opère une fictionnalisation du monde du travail. Dès l’introduction, une dimension épique est donnée à ces métiers : « Depuis deux mois, Patrice a embarqué son fils Jérémie dans l’aventure des eaux usées », annonce la voix-off. (...)
La série a le mérite de montrer le déroulé de leur journée de travail, de manière assez détaillée, et la dureté de l’environnement, que ce soit à travers les images prises sur le terrain ou via les entretiens. « Cinq fois par semaine, Patrice et son équipe travaillent près de quatre heures en milieu hostile », commente la voix-off. (...)
Une fois n’est pas coutume, la dureté et la dangerosité du travail ne sont donc pas passés sous silence, et la parole des concernés, invités à expliquer leur travail, bien présente au fil des épisodes (...)
Mais ça s’arrête là : le journaliste ne cherche pas à creuser la question. Tant et si bien que les risques sont naturalisés – c’est comme ça, on n’y peut rien : « Dans ce métier, il faut accepter de prendre des mauvais coups », avance par exemple la voix-off –, ou réduits aux incivilités (les déchets déversés dans les égouts, jetés par la fenêtre des voitures ou dans la rue, etc.). Quid des moyens alloués à la sécurité des travailleurs ? Quid des cadences de travail ? De la relation avec la hiérarchie ? Ces enjeux sont relégués hors-champ… ou à la marge, et de manière allusive : « Je suis pas assez payé pour ça », lancera par exemple un égoutier dans l’épisode 3. Ainsi la conflictualité du monde du travail et les revendications que peuvent porter ces travailleurs sont-elles complètement invisibilisées. Un choix éditorial loin d’être innocent. (...)
Héroïsation : la promotion du « bon travailleur »
À cet égard, le titre de la série mérite qu’on s’y arrête. Ériger en « héros » ces travailleurs relève d’un puissant parti pris idéologique : un héros, ça ne se plaint pas ; un héros, ça ne revendique pas ; un héros, ça se plie dignement à la tâche, quitte à tout y sacrifier. Comme le rappelle le sociologue du travail Stéphane Le Lay dans une tribune publiée par Basta (20/04/20), – au moment où la crise sanitaire éclairait d’une lumière nouvelle l’utilité de ces métiers –, quand les « héros » se rebiffent, les médias changent de ton (...)
En héroïsant ces travailleurs, la série fait le portrait (et la promotion) du « bon travailleur ». Celui qui vient au travail en souriant, chérit son métier, ne se met pas en grève, « joue le jeu » du « monde du travail ». Un travailleur « fairplay » en somme. C’est ainsi que dès le générique, l’accent est mis sur leur bonne humeur. (...)
Une manière, pour la télévision, de vendre la « valeur travail » dans un emballage festif : ouvriers, souriez, vous êtes filmés ! Dans un article du Figaro, le directeur des programmes chez Warner TV France, Renaud Rahard, ne fait d’ailleurs pas mystère de son orientation éditoriale… tout en la naturalisant au passage :
On est parti à la rencontre de personnes attachantes, dédiées à leur job. Qui aurait cru qu’on aurait un jour pensé passer du temps dans les égouts ou regarder déboucher des canalisations pleines de m…, etc. Et pourtant ce sont des passeurs, la série fonctionne grâce à l’humanité de ces personnes que l’on a castées. Je crois qu’on a besoin de s’attacher aux gens, et, ce, quelle que soit l’histoire qu’ils racontent.
Difficile de dissimuler plus mal paternalisme et biais de classe ! Un esprit qui transparaît d’ailleurs à plusieurs reprises au cours de la série, notamment par le biais d’un lexique tendant à infantiliser ou à folkloriser les travailleurs du nettoyage. (...)
Donner la parole aux travailleurs du nettoyage ? Les filmer au travail ? L’intention est évidemment d’autant moins mauvaise qu’elle pallie un déficit (criant) de médiatisation des ouvriers à la télévision : en 2020, ils constituaient 12% de la population et n’étaient représentés qu’à hauteur de 1 % dans les programmes (...)
Mais en scénarisant ces métiers, en dépeignant les travailleurs comme autant de protagonistes d’un roman épique (« fabuleuse histoire », « aventure », « anges gardiens des souterrains »…), en érigeant ces travailleurs en « héros » et en traitant la question des conditions de travail de manière totalement superficielle, les reportages normalisent in fine une vision patronale du travail : la promotion du « bon travailleur » (comme antithèse du syndicaliste) et de la « valeur travail ». Mais ne jouons pas les naïfs, nous ne sommes ni déçus, ni surpris : on ne s’attendait pas à ce que W9 se lance dans la critique sociale !