
Nous publions, sous forme de tribune, cet article des historiens Catherine Rideau-Kikuchi et Florian Besson, développé pour Acrimed à partir des réactions à l’émission initialement exprimées sur Twitter par le collectif Actuel Moyen Âge, dont ils sont tous les deux membres. De même, en annexe, est reproduit un extrait de l’article du doctorant en histoire contemporaine Guillaume Lancereau, critique du volet de l’émission consacrée à l’époque moderne.(Acrimed)
comment se fait-il qu’une chaîne du service public laisse un tel monopole sur l’histoire à une personnalité médiatique qui n’est pas un historien, et qui – ce qui est beaucoup plus gênant – propose systématiquement des perspectives déconnectées de l’historiographie contemporaine ? (...)
Passons rapidement sur les erreurs factuelles, même si celles-ci sont assez révélatrices. Ainsi Stéphane Bern s’enthousiasme-t-il sur la Sorbonne, « la première université ». Une jolie vision patriotique à souhait… mais assez fausse. De nombreuses écoles existaient en effet partout en Europe, et leur institutionnalisation se fait progressivement, et quasi simultanément : Bologne, Paris, Parme ou encore Oxford se constituent en université entre la fin du XIIe et le début du XIIIe siècle. De même, le terme même de « Sorbonne » est largement anachronique, puisqu’on parle à l’époque de l’université de Paris. En plus de ces erreurs, l’émission multiplie les raccourcis et reste le plus souvent à un niveau purement anecdotique : parlant de l’université, la voix off explique combien les étudiants de l’époque aiment faire la fête (ce qui est vrai), mais on ne saura rien des matières enseignées, des diplômes, des examens, de la pédagogie. Ces petites erreurs et rapidités, nombreuses et répétées, sont problématiques (car on assène des choses fausses ou très partielles) mais la construction globale de la séquence l’est plus encore.
Stéphane Bern choisit de se situer sur un chantier médiéval reconstitué, au XIIIe siècle, époque marquée en effet par un dynamisme économique et intellectuel majeur. En soi, ce choix est intéressant (...)
Notons cependant que Stéphane Bern exagère totalement la situation : on l’entend en effet expliquer qu’à l’époque, « la plupart des enfants » sont sur ces chantiers, ce qui est évidemment une absurdité démographique vu le petit nombre de tailleurs de pierre... À une époque où la paysannerie représente au minimum 90 % de la population, on peut sans risque avancer que « la plupart » des enfants vivent auprès de leurs parents, à la campagne, et que c’est là, entre les champs, le village, l’église et la maison familiale, que se fait l’essentiel de leurs apprentissages.
Plus généralement, l’insistance de l’animateur à répéter que ces chantiers sont alors une véritable « école de la vie » (l’expression revient trois fois en vingt minutes) interroge : s’agit-il, par opposition, de dénigrer nos écoles contemporaines, auxquelles Stéphane Bern reprocherait d’être trop théoriques, et donc « déconnectées du réel » ? (...)
Cette nostalgie n’est pas sans ambiguïté, car la séquence reprend dans le même temps une vision tout à fait classique du Moyen Âge, présenté d’un bout à l’autre comme une période sombre, violente, primitive, marquée par la brutalité des mœurs et l’ignorance des gens. (...)
Plus loin, Stéphane Bern explique qu’au Moyen Âge, « les gens ne savaient ni lire ni compter », ce qui est totalement caricatural. Si la maîtrise de l’écrit reste en effet souvent le privilège d’une élite sociale et intellectuelle, il n’empêche qu’elle se diffuse dans la société, notamment à partir du XIIIe siècle. Cette époque est marquée par la multiplication des écrits qui pénètrent toutes les couches de la société (...)
Une part non négligeable de la population sait lire et écrire – peut-être un quart, même si c’est difficile à chiffrer –, tandis qu’une part encore plus grande sait lire et signer de son nom. Rappelons par ailleurs qu’il existait au Moyen Âge de « petites écoles », laïques ou religieuses, qui se développent à partir du XIIIe siècle et accueillent les enfants à partir de 5 ans ; même si elles ne concernent qu’une part minoritaire de la population – un quart des garçons florentins en 1480 par exemple –, elles contribuent largement au progrès de l’alphabétisation.
On est donc très loin de l’image d’un Moyen Âge analphabète... Le fait de reprendre ainsi ce cliché très daté, qu’on retrouve dans de nombreuses œuvres de fiction, est révélateur d’un point de vue très éloigné de l’histoire comme discipline scientifique. (...)
L’émission continue en expliquant qu’à l’époque, les femmes ne peuvent pas accéder aux mêmes métiers que les hommes (ou plutôt que « les filles » ne font pas les mêmes métiers que « les garçons », un vocabulaire enfantin qui est en lui-même assez révélateur). Il s’agit d’une erreur majeure – ou a minima d’un raccourci problématique –, reposant sur une vision très orientée de la période médiévale. (...)
on trouve pendant toute la période des femmes qui travaillent dans de très nombreux domaines, comme l’atteste du reste l’existence d’un vocabulaire professionnel féminin considérablement plus développé que le nôtre : doctoresse et forgeronne, marchande d’or ou maréchale-ferrande, banquière ou seigneuresse, etc. Il existe des métiers majoritairement masculins, d’autres majoritairement féminins, mais on trouve pourtant, malgré la représentation que propose Stéphane Bern, des femmes sur des chantiers de construction, où elles sont porteuses ou tailleuses de pierres. C’est au contraire au XVIe siècle, dans un contexte professionnel et intellectuel très particulier, que les métiers se ferment progressivement aux femmes. Au XIXe siècle triomphe un message bourgeois qui exclut les femmes du monde du travail, message qui imprègne en profondeur le récit historique : ainsi continue-t-on souvent à dire que c’est la Première Guerre mondiale qui permet aux femmes de « prendre la place des hommes », en niant le fait qu’une grande partie d’entre elles travaillent depuis des siècles (sans même parler de l’importance de leur travail domestique, totalement invisibilisé par de tels discours).
Cette vision permet à nouveau de noircir l’image du Moyen Âge (...)
Ce Moyen Âge « pas très très cool » s’achève, évidemment, par l’invention de l’imprimerie, explicitement présentée comme une « révolution » par Stéphane Bern. Là encore, il s’agit de réactiver un célèbre cliché, pourtant battu en brèche par les recherches récentes, qui insistent au contraire sur la progressivité des changements induits par l’invention. (...)
Au-delà de ces erreurs et errements historiques, l’émission interroge quant aux modalités de distribution de la parole. Deux séquences sont accordées à Nathalie Gorochov, médiéviste et professeure à l’université. Elle propose un éclairage nuancé et mesuré, qui entre par ailleurs en contradiction avec ce que dit Stéphane Bern (...)
Mais ce propos n’intervient qu’au second plan : on entend ainsi davantage l’humoriste Jarry plaisanter sur ses faibles talents manuels que l’historienne spécialiste de la question – ce qui semble tout de même très étrange dans une émission historique. Le propos de la médiéviste bénéficie en outre d’une exposition bien moindre – et est mis sur le même plan – que celui d’Angélina : sans dénigrer ni les savoirs des enfants, ni l’intérêt que constitue leur présence dans des démarches de vulgarisation historique, un tel choix pose question dans la mesure où il revient à relativiser la parole de l’historienne.
La chercheuse est, par ailleurs, filmée dans une bibliothèque, ou dans son bureau, en tout cas dans un décor intérieur tapissé de livres. Une façon certes classique d’illustrer à la télé la posture de l’universitaire spécialiste, mais qui entretient également le cliché de l’historien enfermé dans sa tour d’ivoire, pendant que Stéphane Bern, lui, va dans le « vrai monde », au contact des gens et des pratiques. Enfin, notons que l’historienne ne répond à personne : elle ne dialogue pas avec Stéphane Bern, ni même avec la voix off (contrairement à Angélina). Elle ne semble pas non plus avoir eu accès au texte du présentateur avant de tourner la séquence (...)
D’une façon insidieuse, l’émission déconstruit la parole de la spécialiste en feignant de lui laisser une place. Bien plus, et du fait de l’absence d’échanges, sa présence donne une caution à ce qui est raconté par l’animateur, et semble l’avaliser. En d’autres termes, les deux minutes de parole de l’universitaire légitiment les vingt-huit minutes où elle ne parle pas.
À ce stade, on peut se demander si, en tant qu’historiens, il vaut mieux refuser de participer à ces émissions – ce qui pose le problème de se couper de médias potentiellement utiles, et de laisser le monopole de la parole à des non-historiens – ou jouer le jeu, en sachant que nos propos vont être utilisés pour renforcer des discours faux et biaisés [3]... (...)
Cette « fabuleuse histoire de l’école » s’avère ainsi tenir bien plus de la fable que de l’histoire. Ce genre d’émissions – diffusées sur une chaîne du service public et donc réalisées en partie, rappelons-le sans cesse, avec l’argent de tous et toutes – font in fine plus de mal que de bien. (...)
Alors même que les initiatives de diffusion de la recherche se multiplient, de Twitter à YouTube en passant par des podcasts et des bandes dessinées, la télévision reste la chasse-gardée d’une poignée de pseudo-historiens, dont le discours est en réalité anti-historique. (...)
La télévision publique gagnerait probablement à se mettre à l’école de ces initiatives qui peuplent aujourd’hui internet, les théâtres aussi bien que les librairies.