
Les mesures de confinement prises pour enrayer la pandémie du Covid-19 ont frappé par leur caractère inattendu. Comment penser cette crise et comment vivre la privation de liberté ? Reporterre s’est entretenu avec un militant écologiste assigné à résidence et toujours soumis aujourd’hui à un contrôle judiciaire.
Joël Domenjoud — En 2015, après la déclaration de l’état d’urgence, tout est aussi allé très vite : il y a eu l’interdiction des manifestations, puis les premières perquisitions administratives dans des lieux qui accueillaient des personnes mobilisées. Le même jour, j’ai détecté des filatures en sortant de chez moi ; un proche m’a appelé pour me dire qu’il était assigné : j’ai compris ce qui m’attendait. J’ai été assigné à résidence pendant dix-sept jours, avec obligation de pointer au commissariat trois fois par jour. Sans avoir été jugé, sans n’avoir rien fait. Avec d’autres personnes concernées, on a fait des recours, devant le Conseil d’État et le Conseil constitutionnel. Mais rien n’y a fait : l’urgence justifiait qu’on déroge à la règle. Quand il y a une crise — on le voit aujourd’hui —, l’état d’exception devient la norme. Pourtant, c’est dans ces moments-là que l’État de droit devrait être appliqué de manière rigoureuse, pour prévenir tout risque d’excès de pouvoir.
Dans le cadre de l’instruction pour association de malfaiteurs qui touche des opposants au projet Cigéo, je suis sous contrôle judiciaire depuis près de deux ans : je n’ai pas le droit de me rendre dans certains lieux, autour de Bure, dans la Meuse, je n’ai pas le droit de parler avec les neuf autres personnes mises en examen. À l’inverse de l’assignation à résidence, où l’on est contraint à un endroit, je suis interdit d’un endroit. Dans ces deux dispositifs, on devient soi-même son propre surveillant. Il n’y a pas de policier au pas de ma porte pour vérifier mes moindres gestes, mais l’éventualité d’en croiser un — et donc de finir en prison — suffit. C’est moi qui me censure, qui me surveille.
Qu’est-ce que ça fait d’être bloqué ?
J’ai ressenti une colère assez froide et profonde liée au fait qu’on puisse m’infliger ça et que je n’aie aucun moyen de me défendre juridiquement. Mais c’était aussi la confirmation d’une colère déjà présente contre un système qui peut adapter la législation et choisir le cadre dans lequel nos existences évoluent. (...)
Quels parallèles tissez-vous avec ce que nous vivons aujourd’hui ?
Beaucoup de militants ont déjà eu cette sensation d’être marginalisés, contaminés. Les gens nous évitent par gêne, par peur — de la marginalité, de la radicalité, des opinions extrêmes — par culpabilité aussi, de ne pas être aussi engagé, de ne pas « en faire assez ». Aujourd’hui aussi, quand la personne est contaminée par le coronavirus, elle est mise au ban, dans un hôpital ou chez elle, ses proches ne peuvent plus la toucher, accéder même à elle et parfois, plus terrible, ne peuvent pas l’enterrer avec tous les proches autour. Il y a une nécessité d’aller a contrario, de refaire les ponts, de refaire les pas supplémentaires vers les autres et de ne pas agir comme des anticorps devant le corps étranger qu’on expulse. Je suis les autres, ils sont moi, nous formons un vaste corps social, bon gré, mal gré. (...)
Je constate aussi une difficulté à se rendre compte d’un changement d’état, d’un bouleversement des choses. Au moment de l’assignation, les gens n’ont pas compris ce qui m’arrivait, la signification profonde que ça avait de ne plus pouvoir me mouvoir, du jour au lendemain. Aujourd’hui, j’ai l’impression de revivre ce sentiment : malgré le caractère exceptionnel de ce qui nous arrive, les gens continuent à reproduire les tâches individuelles, dans une sorte de mimétisme, avec une forme d’incrédulité.
Ou alors, il y a de leur part un réflexe d’insoumission — se dire que c’est n’importe quoi, ne pas vouloir se conformer à un changement de situation, de nos existences, mais sans se poser la question du pourquoi ça nous arrive, de ce qui est réellement en train de se passer. Cela ne découle pas d’un refus des règles ou de l’autorité, plutôt d’une difficulté à changer des habitudes qui définissent un certain équilibre, un sens de l’existence.
Les gens ont besoin de revivre une normalité, de ne pas remettre en cause la vie malgré l’événement. (...)
Plutôt qu’une remise en cause profonde, on tend à se laisser enfermer, à s’enfermer, et à récréer une bulle de banalité, de normalité à l’intérieur ; ou alors on se laisse porter par les informations et les instructions qu’on nous donne. Il y a soit une exagération panique, soit une minimisation inconséquente de ce que l’on vit ; dans tous les cas, on évite la discussion de fond. (...)
Il peut être dangereux de s’en remettre à l’État aveuglément : qui sont au fond ces dirigeants qui, devant l’urgence, se dotent de pleins pouvoirs, qui peuvent recourir à l’armée et modifier nos cadres de vie ? On a bien souligné de toutes parts leur inconséquence ces dernières semaines, face à l’épidémie (...)
Les dérives sont potentiellement énormes dans ces moments où, pendant plusieurs semaines, tout le fonctionnement démocratique est mis entre parenthèses.
Mieux vaut s’en remettre à notre capacité à réagir, à nous organiser individuellement et collectivement. Ne laissons pas l’État penser à notre place. (...)
Un réseau d’intelligence collective et l’autonomie sont les meilleures réponses à ce qui nous arrive. La question de l’autonomie est fondamentale : l’autonomie alimentaire, énergétique, et la possession collective. Quand on est en possession d’une certaine autonomie, on est en possession d’un contre-pouvoir, car on peut dire « non, je vais faire autrement » lorsque les situations extrêmes comme celle d’aujourd’hui surviennent. On n’est pas obligé de tout accepter, on peut se poser la question de faire autrement quand on s’en est donné les moyens. (...)
Ces mécanismes d’entraide sont essentiels maintenant et seront cruciaux demain, quand les entreprises licencieront, si les banques font faillite, quand nous devrons payer nos factures avec peut-être une inflation énorme. Nous sommes extrêmement fragiles si nous ne sommes pas solidaires. (...)
nous vivons dans un système qui peut s’effondrer en quelques semaines. Préparons le système d’après, car, quoiqu’il arrive, le monde que nous avons connu vient brutalement de changer.