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Jean-Marie Harribey pour Alternatives Economiques
Le retour des savants illettrés
Article mis en ligne le 1er janvier 2015
dernière modification le 30 décembre 2014

Ce pourrait être une suite aux exercices pratiques concernant la vacuité de la théorie économique néoclassique. L’année se termine par le renforcement de la pression exercée par les illettrés de l’économie pour apporter leur appui au gouvernement Hollande-Vals-Macron-Gattaz, ou bien pour préparer le prochain pas en avant libéral d’un quatuor qui n’a plus grand-chose de social. D’abord, un bon petit bourrage de crâne sur la retraite qui commence à refaire parler d’elle. Et puis, après le fiasco de la conférence de Lima sur le climat, un plaidoyer ô combien émouvant en faveur du marché pour arranger tout ça.

Retraites : le cycle des réformes se raccourcit

Dix ans s’étaient écoulés entre la première réforme des retraites et la deuxième (1993, 2003). Ensuite, il n’avait fallu attendre que sept ans pour la troisième (2010), et trois ans pour la quatrième (2013). Fin 2014-début 2015, on commence à parler de la cinquième, à peine l’encre de la dernière était-elle sèche.[1]

Trois savants illettrés de l’économie nous ressortent le truc du « Le pacte intergénérationnel est mort » (Le Monde, 19 décembre 2014) : Jean-Hervé Lorenzi, président du Cercle des économistes illettrés[2], Alain Villemeur, ancien responsable d’une centrale nucléaire, qui s’y connaît donc en risque intergénérationnel, et Hélène Xuan, spécialiste du problème du vieillissement démographique qui se résout en travaillant plus longtemps.

Ainsi, « le pacte intergénérationnel d’hier, amendé seulement à la marge sur son financement, est mort sans que personne ne s’en aperçoive ». Ils ont raison : ils ne s’étaient pas rendu compte que, pendant les quarante ans qui viennent de s’écouler, les fondements du salariat avaient craqué sous les coups de boutoir de la finance et des actionnaires, qui avaient engendré chômage de masse et précarité d’un côté et rentes mirifiques de l’autre. (...)

Écologie : le marché ne marche pas tout seul

Si je prononçais la phrase : « Pour mesurer les réels progrès opérés en matière de réduction d’émission de CO2, il faut déterminer le prix du carbone comme nouvelle valeur de l’économie, comme le prix du pétrole », on me traiterait de barjot, et on aurait raison. C’est pourtant ce qu’on trouve dans un article intitulé « Conférence sur le climat : à Lima, il faut aller plus loin ! » (Le Monde, 10 décembre 2014). Les auteurs sont au firmament de la « science » économique ou de l’illettrisme, on ne sait : deux experts de la Chaire Économie du climat, Pierre-André Jouvet et Christian de Perthuis, et le directeur et le président de la désormais célébrissime Toulouse School of Economics, depuis que le second a obtenu la timbale de la Banque de Suède, Christian Gollier et Jean Tirole. Cette phrase est, d’un point de vue logique, idiote : on peut discuter du bien-fondé d’un prix du carbone pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre, cela peut avoir du sens, mais croire que les progrès réalisés en cette matière seraient mesurés – a posteriori donc – par l’introduction d’un prix n’en a strictement aucun.

Heureusement, les auteurs se rattrapent ensuite en remettant la logique sur ses pieds : « Il est donc urgent d’intégrer une nouvelle valeur dans l’économie : le prix du carbone qui doit s’ajouter aux valeurs s’échangeant sur les marchés pour faire payer à chaque émetteur de CO2 le coût des dommages climatiques associés à ses rejets. »

On est rassuré jusqu’à rencontrer la suite : « L’introduction d’une telle valeur pérenne et universelle garantit un espace efficace et transparent incitant chacun à intégrer dans ses choix leur impact sur le bien-être des générations futures. » L’illettrisme concernant le marché refait surface : le marché ne garantit rien ; il peut être utilisé, mais, d’une part, il ne saura pas fixer la norme à respecter et celle-ci dépendra de la décision politique (qui décidera de la hauteur de la taxe ou de la quantité de quotas à ne pas dépasser), et, d’autre part, un marché – surtout quand il est potentiellement soumis à la spéculation – ne s’équilibre jamais automatiquement.

Le pire de l’illettrisme économique est encore à venir : quelle est la valeur du carbone et, au-delà d’elle, quelle est la valeur du climat, de la nature, etc ? Pour savoir ce qu’en pensent nos illettrés, penchons-nous sur cet extrait tiré d’un ouvrage de deux des auteurs (C. De Perthuis et P.-A. Jouvet : Le capital vert, Une nouvelle perspective de croissance, O. Jacob, 2013, p. 196) :

« Imaginons le cas simple d’un berger vivant de sa capacité à produire de la laine en tondant des moutons et en lavant la laine brute. Admettons que notre berger est relativement performant à la tonte artisanale avec 10 tontes et 5 toisons propres à l’heure. Le propriétaire décide de faire une expérience en demandant au berger de tondre et laver les toisons des moutons sans utiliser d’eau. Comme c’est bien plus difficile, notre berger arrive à tondre toujours 10 moutons, mais ne peut nettoyer que 2 toisons à l’heure. Dans ce cas, la productivité de la ressource en eau correspond aux trois toisons manquantes. Une partie de la création de valeur est donc imputable à l’eau ! »

Réfléchissons à la question suivante[4] : et si on empêche le berger de respirer qui mourra rapidement, dira-t-on que toute la valeur économique était créée auparavant par l’air ? Un tel raisonnement fétichiste est triplement absurde : 1) il assimile le travail productif de valeur économique à partir d’une ressource naturelle et l’existence de celle-ci ; 2) il impute à un élément physique (minéral, végétal…) ce qui relève de l’acte humain ; 3) il croit possible de rendre commensurables la valeur économique et les valeurs éthiques.[5]

Car, à la fin des fins, ce qui gêne nos illettrés au cœur de la crise du capitalisme où ont explosé les valeurs financières fictives, mettant à nu l’absence de valeurs éthiques chez les fauteurs de crise, c’est que leur « science » de pacotille ne sait pas quoi faire de la morale (...)

On n’est plus seulement dans l’illettrisme. On est dans des définitions normatives qui deviendront des impératifs, dès lors qu’on aura raconté des sornettes sur la possibilité de réduire les enjeux sociaux et écologiques à des incitations monétaires, et ainsi paré d’un habillage éthique l’élargissement de la sphère marchande, avec le sauf-conduit de la « recherche » parallèlement « élargie ».

Fermer les cheminées pour Noël permettrait de faire d’une pierre deux coups : envoyer moins de carbone dans l’air et empêcher les Pères Noël Tirole d’y descendre avec leur hotte remplie de billevesées.