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Mediapart
Le « paquet pouvoir d’achat » ne pèse pas lourd
Article mis en ligne le 2 juillet 2022
dernière modification le 1er juillet 2022

Le gouvernement a confirmé une série de mesures pour soutenir le pouvoir d’achat des fonctionnaires, des retraités et des bénéficiaires de prestations sociales. Mais ces décisions ne permettent pas de couvrir la hausse des prix et cachent une volonté de faire payer aux plus fragiles le coût de l’inflation.

L’enjeu de ce projet de loi, qui devrait être présenté en conseil des ministres le 6 juillet, paraît surtout être celui de la communication. Car en apparence, l’effort de l’État paraît considérable : au 1er juillet, les prestations sociales seront augmentées de 4 %, pour un coût de 6,5 milliards d’euros sur 2022. Ce sont les pensions du régime de base qui représentent l’essentiel de cette mesure – 5 milliards.

Viennent ensuite les prestations versées par la Caisse d’allocations familiales (CAF) comme le RSA, la prime d’activité et les allocations familiales, mais aussi l’allocation adulte handicapé ou les minima sociaux versés par Pôle emploi. Ces mesures étaient déjà annoncées. (...)

Le projet de loi prévoira également la mise en place d’un « chèque alimentation », d’un montant de 100 euros, augmentés de 50 euros par enfant, qui devrait être versé à 9 millions de foyers. Mediapart a déjà pointé les difficultés de mise en œuvre d’un tel projet.

Il existe néanmoins deux grandes nouveautés. D’abord sur la question du logement. Avant les élections législatives, la première ministre Élisabeth Borne avait rejeté l’idée d’un gel des loyers versés. Finalement, le gouvernement prévoit, selon des modalités encore à définir, un « bouclier » qui limiterait à 3,5 % la hausse des loyers pendant un an.

En temps normal, les loyers peuvent être revalorisés à la date anniversaire du bail selon l’indice de référence des loyers (IRL), qui est, en réalité, l’indice des prix à la consommation, hors tabac et loyers. En parallèle, le gouvernement entend revaloriser, de 3,5 % également, les allocations au logement (APL) à partir du 1er juillet.

L’autre nouveauté, c’est la revalorisation du point d’indice des fonctionnaires. Pour la première fois depuis 2012, ce point sera « dégelé » et revalorisé au 1er juillet, de 3,5 %. En année pleine, le montant de cette augmentation est de 7,5 milliards d’euros.
Le sacrifice des fonctionnaires

Le gouvernement ne s’est donc pas privé de jouer la partition de sa générosité apparente à coups de « milliards d’euros » et de « première fois depuis longtemps ». Cela a notamment été le cas concernant le point d’indice des fonctionnaires. (...)

la revalorisation du point d’indice ne s’applique qu’au 1er juillet. La hausse moyenne sur l’année, seule donnée pertinente si l’on veut la comparer à l’inflation moyenne, ne sera donc que de la moitié de la hausse annoncée, soit 1,75 %. La baisse réelle du traitement des fonctionnaires sera donc cette année de 3,75 %.

Même en ajoutant les hausses individuelles de 1,5 %, qui ne concernent pas tout le monde (ce sont surtout des changements d’échelon) et ne reflètent guère la réalité de la rémunération des agents, la perte sèche de pouvoir d’achat est rude : près de 2,25 % sur l’année.

Le gouvernement a en fait validé un recul massif du niveau de vie des fonctionnaires. En prenant en compte le seul pouvoir d’achat du point d’indice, c’est la baisse de la rémunération des agents qui sera un record jamais atteint. On notera que, selon l’Insee, les revenus réels des ménages français reculeront de 1 % en moyenne en 2022 : l’effort demandé aux fonctionnaires sera donc beaucoup plus élevé. La générosité affichée par le gouvernement cache donc une violence sociale inédite de l’État contre ses agents.

Ce, d’autant plus que la hausse ponctuelle qui vient d’être annoncée occulte la question du cumul des pertes de pouvoir d’achat des fonctionnaires, qui n’est absolument pas traitée. (...)

Loyers : le choix de la rente

Concernant les loyers, le choix du gouvernement n’est satisfaisant à aucun égard. La hausse consentie des loyers de 3,5 % revient à faire porter aux locataires, en grande majorité salariés, une partie importante de la charge de l’inflation au bénéfice des propriétaires. C’est donc un transfert volontaire du coût de l’inflation, du travail vers la rente.

Le gouvernement justifie cette position, par la voix de la ministre de la planification écologique, Amélie de Montchalin, au nom de la défense des « petits propriétaires » qui auraient besoin des revenus des loyers. (...)

Ici, l’exécutif se place lui-même en contradiction avec le discours qu’il a martelé pendant les deux campagnes électorales, présidentielle et législative, selon lequel il faudrait que « le travail paie » et que la « valeur travail » soit défendue en priorité.

Car voilà un cas d’espèce d’un arbitrage en faveur de la rente, contre le travail. (...)

Une étude récente de l’Insee l’avait clairement montré : les logements loués appartiennent le plus souvent à des ménages multipropriétaires. Seuls 4 % des ménages disposant d’un seul bien immobilier le mettent en location, mais à l’autre bout du spectre, la moitié du parc locatif privé appartient à des foyers possédant plus de cinq biens – soit 3,5 % des ménages français. (...)

Ces ménages multipropriétaires sont bien sûr largement favorisés (...)

Bref, la mesure gouvernementale est profondément injuste : elle met à contribution le travail dont les revenus ne sont plus indexés sur l’inflation, pour partager son poids avec les plus riches. L’exemple de la veuve ne vivant que du fruit de la location est largement un mythe. (...)

Des prestations sociales sous-indexées

Concernant les prestations sociales, le gouvernement prétend préserver le pouvoir d’achat des plus pauvres avec la hausse du montant des pensions de 4 % en juillet. Mais son jeu d’addition est douteux, et le mécanisme un peu plus complexe que ce qu’il prétend. (...)

La hausse promise pour juillet vient simplement réduire la perte sur la seconde partie de l’année, alors que l’inflation sur un an va dépasser les 6 % en juillet, et atteindre 6,8 % en décembre.

Il semble donc malhonnête (et mathématiquement osé) de simplement additionner les pourcentages de hausse de 1,1 % et de 4 % pour conclure à une hausse des retraites de 5,1 %. C’est notamment nier la perte de pouvoir d’achat du premier semestre. La vraie hausse des pensions est plutôt de 3,12 % en moyenne sur l’année. Soit une perte sèche de 1,88 point de pouvoir d’achat. Là encore, on est au-dessus de la moyenne des pertes attendues par l’Insee pour l’ensemble des Français. (...)

La même remarque est valable sur les autres prestations sociales (...)

Plus de chômage pour moins d’inflation

Et ce n’est pas un détail. Depuis quelques jours, l’exécutif ressort les bonnes vieilles ficelles du chantage à la dette. (...)

Et le ministre de l’économie Bruno Le maire a évoqué la « cote d’alerte » atteinte, selon lui, par les finances publiques. Il a aussi confirmé sa volonté de revenir à 3 % du PIB de déficit en 2027, et mis en garde contre l’effet de la hausse des taux sur le coût de la dette.

Tout cela ressemble à une mise en scène pour préparer l’opinion à un tour de vis budgétaire. Dès lors, ce « paquet pouvoir d’achat », déjà largement insuffisant, pourrait bien être le dernier. L’exécutif, qui a généreusement arrosé les entreprises avec des aides inconditionnelles pendant la crise sanitaire, est moins pressé de venir apaiser l’effet de l’inflation sur le budget des ménages.

Il faut alors en conclure que la politique menée est bien une politique d’inspiration néoclassique (...)

Le but, non avoué, est de faire baisser l’inflation par un ralentissement économique. Lequel permettra, d’ailleurs, de justifier les réformes et « efforts » futurs. (...)

Il n’y a là aucun complot : c’est l’application simple, voire simpliste, des théories dominantes et de la fameuse courbe de Phillips : pour casser l’inflation, il s’agit de réduire l’excès de demande, et revenir à un taux de chômage d’équilibre, qui ne peut être abaissé que par des réformes structurelles. D’ailleurs, Larry Summers, l’économiste néokeynésien de référence aux États-Unis, a, le 27 juin, demandé explicitement une hausse du chômage pour faire baisser l’inflation.

Comme toujours, priorité est donc donnée au capital sur le travail. Cette politique semble néanmoins extrêmement risquée en France. La demande est déjà très faible, la consommation s’étant affaissée de 1,5 % au premier trimestre, et la confiance des ménages est en chute libre, au même niveau qu’en décembre 2008, après le déclenchement de la crise des subprimes…

Et le gouvernement propose encore de faire pression sur cette demande, au moment même où les banques centrales entament un cycle de durcissement monétaire. (...)

La seule réponse censée serait en fait la réindexation immédiate sur l’inflation des salaires et des prestations sociales. En arrimant les salaires à la hausse des prix, on assurerait une croissance plus dynamique, et on garantirait les niveaux de vie.

En parallèle, l’inflation permettrait à la fois de faire reculer mécaniquement le ratio dette publique vis-à-vis du PIB (puisque la dette est calculée en euros de la date d’émission, et le PIB en euros actuels) et, via des recettes de TVA en hausse, de renforcer les finances publiques. (...)

Au contraire, les effets de manche de la communication gouvernementale cachent des choix économiques dangereux, qui risquent de rajouter une politique récessive à un contexte déjà dégradé.