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le Monde Diplomatique
Le mouvement des immobiles
Article mis en ligne le 25 janvier 2012
dernière modification le 23 janvier 2012

De la place Tahrir à la Puerta del Sol, les mouvements sociaux de ces derniers mois ont mis en échec l’injonction permanente à circuler qui caractérise la ville néolibérale.

Conflit mythique entre Wall Street et Main Street récemment réactivé aux Etats-Unis, « rue arabe » pour désigner les mouvements de contestation fleurissant au Proche-Orient et au Maghreb, « pouvoir de la rue » pour évoquer les nombreux cortèges de manifestants en France : la métaphore de la rue pour parler du peuple mobilisé contre la nouvelle injustice sociale trouve un écho international. De même, le collectif espagnol ¡Democracia Real Ya ! (« Pour une vraie démocratie maintenant ! ») enjoint à ceux qui se perçoivent comme victimes de la captation du pouvoir et des richesses par une oligarchie restreinte mais soudée de « prendre la rue » (« Toma la calle »). (...)

Cette urbanisation des problèmes politico-économiques soulevés par le mouvement espagnol (lire « Alchimistes de la Puerta del Sol ») confère à ces derniers une dimension concrète, immédiatement appropriable par tous. Elle suggère simultanément un constat politique simple mais éclairant : la seule présence collective, pacifique mais prolongée, sur un lieu public apparaît comme un acte de résistance.

Comprendre ce rapport à l’espace urbain dans les mouvements sociaux nécessite de revenir sur le façonnement de la ville occidentale par deux forces historiques en tension : la démocratie et le capitalisme. La première nécessite une appropriation universelle et durable de l’espace public ; or celle-ci est menacée par la tendance du second à maximiser les flux au nom de sa quête continue de mobilité.
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Au sortir de l’« ère des barricades », on déplace massivement les ouvriers en périphérie, cependant que la bourgeoisie prend possession des nouveaux immeubles du centre ainsi que des grands boulevards désormais conçus comme des lieux de consommation huppés. Réprimée dans le sang, la Commune de 1871 peut être partiellement analysée comme une tactique insurrectionnelle visant, sans succès, à infléchir une telle évolution du sens de la ville.
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Les capitalistes construisent la ville industrielle comme une sorte de « trou noir » au sein duquel une main-d’œuvre de plus en plus lointaine se voit attirée puis fixée par toute une série d’incitations. (...)

Parallèlement, on réprime le vagabondage, exemple type d’une mobilité incontrôlable et potentiellement contagieuse, redoutée tant par le patronat que par les pouvoirs publics. (...)

Toutefois, au milieu du XXe siècle, le développement conjoint de l’automobile de masse et de l’urbanisme moderne augmente la mobilité. Mais il s’agit d’une mobilité sous contrôle (...)

Machine à mobilité, la ville néolibérale est pensée pour maximiser des profits qui ne reposent plus ni sur le confinement géographique, ni sur l’amélioration des conditions de vie des couches populaires. (...)

Dans ce contexte, le prétendu faible degré de mobilité des populations urbaines paupérisées est perçu comme un frein à la croissance urbaine et comme une menace potentielle pour l’ordre public. (...)

La contestation de la ville comme machine à mobilité constitue dès lors un thème émergent. Très disparates, les nouvelles tactiques visant à la ralentir concernent aussi bien les libérations de rues du mouvement Reclaim the Streets, inspirées des zones autonomes temporaires anarchistes (5), que, d’une manière plus institutionnelle, le réseau de villes lentes Città Slow. En s’immobilisant dans l’espace public, et en se l’appropriant pour échanger et inventer de nouvelles pratiques, les campeurs du 15-Mai ont fait franchir un nouveau palier de maturité à la contestation populaire de la ville néolibérale. (...)

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