Expulsions de domiciles, ruptures dans les couples, noms de cas contacts jetés en pâture sur les réseaux sociaux, la pandémie s’immisce partout…
en Afrique subsaharienne, la bataille contre le Covid-19 passe aussi par la lutte contre la stigmatisation. « Le coronavirus n’est pas une maladie honteuse », martèlent les autorités à travers le continent, où des personnes suspectées de l’avoir contracté sont pointées du doigt au travail, dans leur quartier et jusque dans leur foyer. (...)
au Gabon, Jocelyn – là aussi un prénom d’emprunt –, un biologiste qui teste les cas suspects à Libreville, subit « cette discrimination chaque jour ». Avec son équipe, il essaie de rester discret lorsqu’ils se rendent dans les domiciles, quitte à se mettre eux-mêmes en danger. « On s’équipe avec nos combinaisons à l’intérieur plutôt que sur le perron », affirme-t-il. « Les Gabonais sont paniqués à l’idée qu’on vienne chez eux », alors on essaie d’organiser des tests « ailleurs, dans des endroits neutres », raconte-t-il.
Car la situation peut vite dégénérer. Dans le pays voisin, au Cameroun, la deuxième personne testée positive a été expulsée par son propriétaire, témoigne le professeur Yap Boum, épidémiologiste à Yaoundé. La stigmatisation n’est pas l’apanage de l’Afrique et a été observée partout ailleurs, nuance-t-il, ajoutant : « Mais il est vrai qu’ici, nous vivons en communauté, nous connaissons nos voisins. » (...)
Certains préfèrent même rester cachés. « Plusieurs personnes sont décédées car elles avaient retardé leur prise en charge par peur de la stigmatisation », assure le professeur, également directeur du centre de recherche de Médecins sans frontières en Afrique. « Il faut prendre en compte le volet psychologique si nous voulons gagner cette bataille », soutient le chercheur.
Et notamment pour les soignants. « Ils sont doublement stigmatisés », explique Yap Boum. Au travail, où le personnel des autres services refuse quelquefois de leur « adresser la parole ou d’utiliser les mêmes toilettes qu’eux », et à la maison où ils sont parfois « vus comme des pestiférés ».
« Accompagnement psychologique »
Des infirmières camerounaises ont été quittées par leurs époux, chassées de leur foyer car elles travaillaient dans des unités coronavirus, assure la psychiatre Laure Menguene Mviena, chargée de la réponse psychologique au Covid-19 à Yaoundé. (...)
Le rejet peut virer à la franche hostilité, comme en République démocratique du Congo (RDC) : des équipes luttant contre la propagation du coronavirus ont été agressées par des habitants à Kinshasa. (...)
l’anathème qui frappe certains malades peut les poursuivre après la guérison. C’est le cas de Roselyn Nyambura, une Kenyane qui, après sa sortie de l’hôpital, a continué « d’être moquée et dévisagée » par ses voisins, confie-t-elle. Certains allant même jusqu’à la surnommer « Corona ».
Il faut faire « témoigner les personnes rétablies à la télévision », propose le professeur Boum, ou « distribuer aux guéris des documents certifiant qu’ils ne constituent » pas « plus un danger » que les autres citoyens, « un peu comme après Ebola ». (...)
Aucune étude n’a encore démontré scientifiquement qu’un patient guéri était immunisé, même temporairement, contre le nouveau coronavirus. L’épidémie d’Ebola, qui avait très durement frappé l’Afrique de l’Ouest en 2014, a montré aux autorités que la réponse ne pouvait pas être que sanitaire.
Au Nigeria, les autorités ont diffusé des spots de prévention martelant que le coronavirus n’était pas synonyme de « peine de mort », que « la stigmatisation était une mauvaise chose ». Mais le message a encore parfois du mal à passer. (...)