Le PIB n’en finit jamais de faire causer. Il suffit que l’on annonce un changement dans les méthodes de comptabilisation de la production et c’est reparti pour un tour. Lieux communs et bons sentiments, clichés ressassés, contresens et outrances ne se comptent plus. Le tout sur fond de critiques, devenues tellement banales qu’elles finissent par lasser. Avec un joli paradoxe : plus on dépense d’énergie à critiquer le PIB, plus il augmente !
Depuis quelques années, de nouvelles normes de comptabilité nationale ont été fixées par l’ONU (Système de comptes nationaux de 2008, décliné en Système européen de comptes de 2010) et les organismes statistiques s’y adaptent. Par exemple, Eurostat pour l’Union européenne et l’INSEE pour la France, mais c’est aussi le cas aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Italie, en Belgique, etc. Il y a des innovations, des surprises, et des réactions étonnantes dans les commentaires. (...)
La justification officielle de l’intégration de l’activité criminelle dans le PIB est donnée par Eurostat : « La définition d’une transaction implique que l’interaction entre les unités institutionnelles se fasse d’un commun accord (…) Les activités économiques illégales doivent être considérés comme des transactions quand toutes les unités parties prenantes le font par accord mutuel. De ce fait, achats, ventes ou troc de drogues illégales ou d’objets volés sont des transactions quand le vol ne l’est pas. » Ce à quoi l’INSEE rétorque pour compter à part ces transactions : « Nous n’incorporons pas ces activités dans la mesure où les circonstances dans lesquelles elles s’effectuent (dépendance des consommateurs de stupéfiants, esclavage sexuel dans certains cas) ne permettent pas de considérer que les parties prenantes s’engagent toujours librement dans ces transactions. »
Qui est (sont) le(s) plus cohérent(s) : Eurostat ou l’INSEE ? Ceux qui applaudissent ou ceux qui réprouvent ? Ceux qui s’étonnent ou ceux qui se moquent ?
Des réactions indignées
Pour éviter tout malentendu (et il y en a fréquemment sur ce blog), je précise d’emblée que ce qui va suivre ne constitue en aucune manière une approbation de l’activité criminelle, il s’agit seulement de rappeler ce qu’est le PIB et ce qu’il n’est pas. Une nième fois, et je prie tout le monde de m’excuser.
Il y a eu maintes réactions indignées contre l’introduction dans le PIB de cette part de l’activité humaine éthiquement condamnable. De la même façon que, régulièrement, certains s’indignent en sens inverse que le PIB ne contienne pas le lait bu par le nourrisson au sein de sa mère, le travail domestique, le temps libre ou les bienfaits de la nature. Ces récriminations, d’un côté comme de l’autre, oublient ce qu’est le PIB : un indicateur des activités de travail qui ont une évaluation monétaire. Y entrent donc normalement toutes celles dont on a connaissance et ne peuvent y entrer, par définition, celles qui ne relèvent pas du périmètre monétaire (allez donc donner une valeur monétaire à la lumière solaire !).
Pour le dire autrement, tout jugement éthique est écarté dans cette comptabilité. Malheureusement, Dassault fabrique des avions de guerre pour tuer, mais son produit est compté dans le PIB et il ne peut en être autrement puisque des revenus sont distribués en contrepartie.
Ce n’est pas le PIB qui est donc à incriminer, c’est plutôt en amont l’acceptation par la société que certaines activités aient lieu (...)
si Seux, au lieu de débiter son idéologie tous les matins, réfléchissait, il comprendrait qu’il ne faut pas comparer un PIB base 2010 au PIB base 2005 pour la même année pour dire si ça va ou ça ne va pas mieux. Il faut comparer les PIB de deux années en base 2005 ou bien les comparer en base 2010 pour en connaître l’évolution.
Le PIB fait causer et fait écrire… et le PIB augmente sous la plume de ses détracteurs ! (...)
Ces discussions sont l’occasion d’approcher une question d’ordre épistémologique : l’économie est-elle une science morale ? Adam Smith, l’un des fondateurs de l’économie politique, était un philosophe moral, mais il ne lui serait jamais venu à l’idée de ne pas voir dans des activités à première vue peu recommandables une contribution à la richesse produite. Et, de manière provocatrice, la fable des abeilles de Mandeville montrait la même chose. Pour les classiques, l’économie était « morale » au sens de sociale et politique car elle n’était pas séparable de l’ensemble des phénomènes sociaux. De nos jours, la discussion est beaucoup plus contradictoire. (...)
Ces discussions sont l’occasion d’approcher une question d’ordre épistémologique : l’économie est-elle une science morale ? Adam Smith, l’un des fondateurs de l’économie politique, était un philosophe moral, mais il ne lui serait jamais venu à l’idée de ne pas voir dans des activités à première vue peu recommandables une contribution à la richesse produite. Et, de manière provocatrice, la fable des abeilles de Mandeville montrait la même chose. Pour les classiques, l’économie était « morale » au sens de sociale et politique car elle n’était pas séparable de l’ensemble des phénomènes sociaux. De nos jours, la discussion est beaucoup plus contradictoire. (...)